mardi 16 août 2016

La conspiration d'Anubis



"Accroupi devant la corbeille dont il a retiré le linge, Pharaon ne bouge plus. Le serpent noir est dressé devant lui, prêt à frapper.
- L'uræus d'or me protège, murmure Ramsès.
Il parle au cobra, posément, sans accroc de peur dans le ton. Il lui parle du vent, des nuages de sable qui filent d'une dune à l'autre, du chaud des pierres et de l'ombre salvatrice. Il lui parle du bleu du ciel, pur comme une faïence, et de la montagne thébaïne laquée de silence. Bercé par les mots et la musique de la flûte, l'animal se met à dodeliner de la tête, les yeux fixés sur l'uræus. Un son discordant - la voix de canard de Pentaour - rallume brutalement une étincelle mortelle dans don regard."

(Extrait de "La conspiration d'Anubis" d'Alain SURGET, Auzou édition)

samedi 23 juillet 2016

"La suie des rues" - La maison dans laquelle


" "Quand je parlais de la "suie des rues", qu'est-ce que tu imaginais? Réponds à cette question et je répondrai à la tienne. Tu croyais que j'allais t'emmener à l'Extérieur? Que je m'y baladais le soir, quand j'étais de mauvais poil, et que cette fois, j'avais décidé de te prendre avec moi? Comme ça, tranquille?"
Fumeur attrapa ses cigarettes:
"Ce que je voulais savoir, c'était ce que tu entendais pas la "suie des rues". Qu'est-ce que cette question a de si terrible.
- Ce n'est pas ce que tu as demandé. Ta question était: "On va vraiment dans la rue?"
- Non. J'ai commencé par te demander ce que l'expression signifiait. Mais, admettons, comme tu dis si bien. Pourquoi pinailler autant? Tu avais parfaitement compris ce que je voulais dire!"
Sphinx ébranla de nouveau la corbeille.
"Quand tes questions sont plus stupides que toi, c’est déjà pénible, Fumeur. Mais quand elles sont carrément débiles, c'est insupportable. Elles sont comme le contenu de cette corbeille. Tu n'aimes pas l'odeur qui s'en dégage? Moi, ce qui me débecte, c'est celle qui se dégage des mots vides, des mots morts. Il ne te viendrait jamais à l'idée de me jeter ces mégots au visage, n'est-ce pas? Alors pourquoi ça ne te gêne pas de m'accabler de paroles vides de sens, putrides, sans te demander une seconde si ça m'est agréable ou non? Tu t'en fous complètement en fait."
A ces mots, Fumeur pâlit, et sa cigarette se ramollit entre ses doigts moites.
"Bon sans, je te tape vraiment sur les nerfs... Tu sais, je peux carrément arrêter de te poser des questions, il suffit de le dire.
- Interroge-moi tant que tu veux, mais sur ce que tu ignores." "

(extrait de "La maison dans laquelle" de Mariam PETROSYAN, éditions Monsieur Toussaint Louverture; source photo de Tchernobyl de Gerd Ludwig)

vendredi 8 juillet 2016

Le voyage céleste extatique

© Clément VUILLIER/ 2024

Il s'agit d'un tout petit objet. Pas forcément une bande dessinée d'ailleurs, plutôt un recueil de gravures et ses légendes.
Un petit dialogue entre un initié et un novice. Cosmiel guide Jean dans une découverte d'une autre forme de vérité. Le monde ne serait pas comme il se voit. L'infiniment petit comme l'infiniment grand ne dépendraient pas de la logique connue. Les contractions seraient de mises et le centre ne serait alors que l'immensité. Au centre de la Terre, vessie retournée, il y aurait l'univers, la Lune, le Soleil et Pluton. C'est une remise en question de notre foi dans les sciences vers une ouverture plus cosmique. A bien y relire, je n'ai pas tout saisi, comme s'il s'agissait d'une forme d'initiation métaphysique. Mais est-ce bien nécessaire de tout comprendre?

© Clément VUILLIER/ 2024

Ce serait une version de l’œuvre d'Athanasius Kircher, scientifique jésuite, tournée vers une approche de dieu et de cosmologie. Cet homme est connu aussi pour ses mauvais postulats scientifiques et serait passé à côté de beaucoup de théories.
Les illustrations en noir et blanc sont des paysages de montagnes, de glaciers, de pierres, de vents. Très minéral et lunaire. Vous trouverez une fontaine ou des tuyauteries. Quelques fois des formes géométriques ou bien des mesures. De quoi? Aucune idée. Mais suivre les deux petits personnages en toge dont l'un a les yeux auto-éclairants est un beau parcours dans des perspectives surréalistes.
Le tout donne un exercice de style bien plaisant. De la fantaisie avec un peu de métaphysique.

© Clément VUILLIER/ 2024

Merci aux éditions 2024 et à l'opération Masse critique de Babélio.



Contes du Far West


Il n'est pas tant question de grands espaces, de vent sec, de désert brulant ou de virevoltants mais bien de faux héros. Le Far West de O.HENRY n'est qu'un lieu cristallisant les attentes. Ce sont bien les personnages qui ont le beau rôle.
Un homme veut offrir un Noël aux enfants de sa ville mais sa ville n'en compte aucun. Un autre a fraudé les comptes de sa banque mais pas tant que ça... ou si bien plus. Des amants choisissent l'amour au détriment de la guerre que ce font leur parents. Un altruiste récupère un homme un peu délabré pour le requinquer contre son gré. Un mendiant se retrouve dans la carriole de cow-boys. Un homme souhaite faire le beau pour une belle donzelle. Un autre cow boy aimerait se consacrer à l'art.
Des hommes, pas les plus beaux ni les plus vaillants. Il y a bien un cow boy, un ranchero, un braqueur de banque ou un sherif, ils côtoient leur caricature tout en offrant leur faiblesse. Ils se pourraient être mollassons, ils n'en sont pas moins très humains. La plume d'O.HENRY est belle, sophistiquée même dans la bouche des plus démunis.
O.HENRY est tendre avec les hommes, tendre avec la vie qui pourtant malmène. Il parle de liberté, d'amour, d'amitié par petites bribes en décrivant les moments de vie où l'ironie et la facétie se jouent d'eux, gentillement. Même si la conscience n'est pas toute pure, il est toujours possible de se racheter.
La fin présente toujours un revirement. Oui au fur et à mesure des nouvelles, elle peut être attendue mais elle est si bien amenée que ce serait dommage de s'en priver.

Merci aux éditions Phébus et à l'opération Masse critique de Babelio.
tous les livres sur Babelio.com

dimanche 3 juillet 2016

"Et on se saute dessus. Comme deux chats qui se battent. Jusqu'au sang." - Guadalquivir


"Parce qu'on aurait pu continuer comme ça toute la nuit. Jusqu'au petit matin. A se battre sans fin. Et pas un de nous deux n'aurait abandonné. Parce qu'on le sait maintenant: on est pareils tous les deux. Écorchés l'un et l'autre. Je réalise pourtant que Kenza vient de me sauver la vie. Alors ma main cherche la sienne. Et, comme un signe de paix, nos doigts se mêlent. Et le souffle court, l'un contre l'autre, nos corps se serrent pour se réchauffer. Nos yeux pleurent. De ne pas pouvoir dire ce qu'ils voudraient. Toute la rage qu'on a. Et tout l'amour qu'on a. Tout ce feu, toutes ces flammes qui restent bloqués là, à l'intérieur. Toutes ces braises qui nous déchirent et sur lesquelles on ne peut pas mettre de mots sans saigner. Parce que cette vie fait de nous des animaux, privés de paroles et la bouche pleine de crocs. Des bêtes féroces qui mordent la main qui se tend. Parce qu'on a grandit trop vite avec au milieu de nous un grand vide brûlant. Alors on se serre et on se réchauffe. Et on pleure et on rit. En même temps. Comme le soleil et la pluie."

(extrait de "Guadalquivir" de Stéphane SERVANT, Scripto Gallimard; source photographie Lauren WITHROW)

"Parce qu'une image, même glorieuse, ça ne remplacera jamais un père et l'amour qu'il aurait pu vous donner." - Guadalquivir


"C'est jamais facile de vivre avec celui qui n'est plus là. C'est comme des braises qui brûlent tout au fond (et Béchir pose sa main sur son ventre). Des braises qui réchauffent et qui brûlent à la fois. On ne peut pas les éteindre parce qu'elles sont à l'intérieur de soi. Parce qu'elles font partie de soi. Et c'est comme si elles vous consumaient à chaque instant, à petit feu. Elles vous réveillent la nuit et elles vous font courir à travers le monde, comme un dément. Dans ces moments-là, on ferait n'importe quoi et on donnerait tout pour éteindre la brûlure. Et pourtant, certains soirs, elles vous réchauffent, elles vous rassurent et vous donnent la force d'avancer à travers la nuit. Comme une étoile. Ça devient la plus belle lumière qui soit. Tu vois, Frédéric, c'est pour ça qu'il ne faut pas chercher à éteindre ce feu. Parce qu'il peut devenir ton guide. Alors il faut prendre soin de l'entretenir en faisant toujours attention à ne pas se brûler. C'est le plus difficile. Et je sais que tu peux y arriver."

(extrait de "Guadalquivir" de Stéphane SERVANT, Scripto Gallimard; source photographie "At home" de Saul LEITER)

mercredi 29 juin 2016

Autour du café - Gravesend


"La cafetière sur le fourneau lui rappelait la maison de sa grand-mère: debout à côté de la vieille femme, arrivant à peine à hauteur de sa hanche, Duncan et lui regardaient le café bouillant remplir peu à peu la boule de verre tandis que l'odeur du café se répandait dans la maison au point de se confondre avec celle de sa grand-mère, avec sa propre odeur et celle du monde entier. Ils s'asseyaient ensuite autour de la table, sa grand-mère versait du café pour tout le monde - Pop, leur mère à l'époque où elle était encore leur mère, Duncan, lui - et on ouvrait également des paquets de sfogliatelle et de biscuits aux couleurs de l'arc-en-ciel qu'on plaçait au milieu de la table avec du fenouil, du raisin, des couteaux à légumes. "Mange du fenouil", disait leur grand-père. Mais il voulait un biscuit arc-en-ciel et, même s'il était trop jeune pour en boire, de ce café qui sentait si bon. "Mange du raisin", disait leur grand-père avant de mettre une grappe dans l'assiette de Conway aux côtés d'une sfogliatella. Les sfogilatelle étaient les pâtisseries préférées de Duncan. Il était capable d'en manger une entière, voire deux. Il adorait le sucre glace sur le dessus. Quand personne ne regardait, il les trempait dans le café de leur mère. Conway, lui, n'aimait pas les sfogliatellle plus que ça. Il leur préférait les biscuits arc-en-ciel. Mais, comme Duncan, il avait hâte d'être en âge de boire du café."


"Le café se mit à bouillir. Alessandra se leva et éteignit la plaque sous la cafetière Laroma. Elle remplit deux tasses, frotta le rebord de la sienne avec un morceau de citron, puis les rapporta à table."

(extrait de "Gravesend" de William BOYLE, éditions Payot-Rivages; photographie et recette de sfogliatelle, de Beau à la louche)

mardi 28 juin 2016

La princesse et le puma - Contes du Far West


"A dix pas d'elle, Givens repéra soudain la silhouette menaçante d'un puma accroupi derrière un bouquet de sacuista. Les yeux jaunes du fauve luisaient de convoitise; sa longue queue s'allongeait en frémissant derrière lui, et sa croupe se balançait silencieusement comme celle de tout félin qui se prépare à bondir.
Givens fit ce qu'il put. Son révolver était là-bas, dans l'herbe, à trente mètres de lui. Il poussa un grand cri d'alarme et se jeta entre la princesse et le puma.
La "bagarre", comme Givens le raconta plus tard, fut brève et assez confuse. En arrivant sur la ligne de bataille, il perçut vaguement une forme obscure et allongée qui fendait les airs dans sa direction, en même temps qu'il entendait un couple de détonations. Puis cent livres de lion mexicain lui dégringolèrent sur la tête, et l'aplatirent sur le sol avec un bruit sourd. Il se rappela plus tard qu'il avait crié: "Ça suffit comme ça! C'est pas du jeu!" Puis il rampa comme un ver pour se dégager et se releva, la bouche pleine d'herbe et de terre, avec une grosse bosse derrière la tête, causée par le contact violent de son crâne avec la racine d'un orme aquatique. Le puma gisait sans mouvement. Givens, profondément vexé, et croyant à une supercherie, brandit son poing vers le fauve en criant:
- J'te parie encore vingts dollars que tu m'mets pas sur les épaules...
Puis il reprit connaissance.
Josefa était debout derrière lui, et rechargeait tranquillement son revolver à crosse d'argent. Un coup élémentaire pour elle, après tout. La tête du puma constitue une cible beaucoup plus facile à toucher qu'une boite de conserve se balançant au bout d'une corde. Un sourire provocant et malicieux se jouait sur ses lèvres, tandis qu'une étincelle moqueuse jaillissait de ses yeux noirs. Le sauveur manqué sentit la honte de son fiasco lui brûler le cœur. L'occasion unique venait de se présenter à lui, cette occasion dont il avait si souvent rêvé. Et voilà qu'elle avait dégénéré en farce! Sûrement, dans les bosquets voisins, les nymphes et les faunes devaient se tenir les côtes. Une scène d'amour? Pff! Plutôt un numéro de vaudeville, quelque chose comme "Bibi Givens dans son sketch hilarant avec le lion empaillé"!
- C'est vous, monsieur Givens? demanda Josefa de sa voix de contralto, tout à la fois assurée et melliflue. Vous avez failli me faire rater mon coup quand vous avez crié. Vous vous êtes fait mal à la tête en tombant?
- Oh, non! dit Givens posément. Ce n'est pas ça qui m'a fait mal."

(extrait de "Contes du Far West" de O.HENRY, éditions Phébus; sculpture d'Arthur PUTNAM)

lundi 27 juin 2016

"Conway suivait [son père], de la même manière qu'il suivait aujourd'hui Ray Boy, jusqu'à ce qu'[il] s'effondre sur un banc, à bout de forces. - Gravesend


"Avant que Conway ne comprenne ce qui se passait, Ray Boy avait pivoté sur ses talons et fonçait droit sur lui. Il n'y avait aucun endroit où se cacher. Conway n'eut pas le temps de dire ouf que Ray Boy était déjà planté devant lui.
- Il te faut un manuel? demanda Ray Boy.
- Hein?
- On peut aller quelque part. Je te ferai un dessin. Je t'expliquerai comment t'y prendre.
- Pourquoi tu ne te tues pas toi-même? s'étonna Conway.
- J'ai besoin que ce soit toi.
- Pourquoi?
Pas de réponse.
- Pourquoi? répéta Conway.
- C'est ce que tu veux, non?
Conway hocha la tête.
- Alors, j'ai besoin que ce soit toi. C'est assez simple, il me semble. Comment est-ce que je peux te faciliter la tâche? Si t'y arrives pas, si tu crois que c'est trop difficile pour toit, je comprends. T'es pas un tueur. OK. Dis-toi que t'en es un. Rien qu'une minute. Trente secondes. Même pas. C'est tout ce qu'il faut. Dis-toi que t'en es capable.
Conway garda le silence.
- Si tu veux, on retourne dans le nord de l’État. A Hawk's Nest. Tu me fous dans le coffre, et on y va. T'as peur d'avoir des ennuis, peut-être? Ça n'arrivera pas. On mettra une bâche en plastique dans la cave. Je te montrerai comment faire. Comment étouffer le bruit de la détonation. Je te montrerai où m'enterrer. Il y a quatre-vingts hectares de collines derrière cette baraque. Des arbres. De la terre bien froide. Des animaux. C'est tout. Je te montrerai le meilleur endroit pour enfouir mon cadavre. Je t'aiderai à creuse le trou, si tu veux. Après ça, on retourne dans la maison, tu me flingues, tu me charges dans une brouette et tu vas me vider dans le trou. Je pourrai pas t'aider à le combler. Ça te prendra un peu de temps. A moins que tu me flingues directement dans les bois."

(extrait de "Gravesend" de William BOYLE, éditions Payot-Rivages; source photographie de Stephen Colbrook)

vendredi 17 juin 2016

Morgane

Un appel graphique et un regard féminin sur les légendes arthuriennes, voilà ce qui me poussait à lire "Morgane" de Simon KANSARA, illustré par Stéphane FERT. Cette bande dessinée semble mêler les différentes versions de ce personnage féminin. Morgane douce fée ou vile sorcière.

© Simon KANSARA et Stéphane FERT/ Delcourt

Morgane est la fille du roi de Tintagel. Née du désir de ses parents et de la magie de Merlin pour donner un héritier au trône, elle est promis à un brillant avenir.
Pourtant d'autres veulent le pouvoir. Elle n'est alors qu'un rouage de plus: les envies de Uther Pendragon, le roi ennemi, de son demi-frère Arthur et aussi du magicien Merlin. Le destin de Morgane lui échappe. Enfant pleine de vie, juste et un peu sorcière, elle n'est pas acceptée à la cour: trop volontaire, intègre et insaisissable. Kidnappée et élevée à la mort de son père par ce magicien qui n'a rien du vieux mage que nous imaginons souvent, elle grandit en colère et en ambition jusqu'à la prise d'Excalibur, l'épée annonciatrice du règne à venir.

© Simon KANSARA et Stéphane FERT/ Delcourt

Mais elle n'est qu'une femme, humiliée, jusqu'à ce qu'elle décide de jouer avec les hommes à leur propre jeu. Morgane, femme fatale, sorcière, sexuée et dé-sexuée, manipule tous ces petits hommes de la Table ronde, couards, nigauds, obsédés sexuels. Ils sont tour à tour en manque de pouvoir, d'amour, violeurs, brutes épaisses. Les légendes écrites trouvent ici un autre sens, que cela soit pour Arthur, Gauvain, Perceval, Balin ou ce pieux, amouraché, bodybuildé et idiot Lancelot.

© Simon KANSARA et Stéphane FERT/ Delcourt

Point de dragon, de foi ou d'actes nobles, mais des tromperies et des bassesses. Les femmes sont bien désespérées mais ces serviteurs du plus faible ne viennent pas à leur aide, les gredins. Morgane fait alors de ses "nobles, beaux et preux" chevaliers ses pantins, le panier de crabe devient mixte et les envies de pouvoir et de luxure aussi des ambitions féminines.
Cette bande dessinée n'est pas faite pour les enfants. Version adulte d'une confrontation des modes de vie des hommes et des femmes et de tous les actes possibles pour arriver à ses fins.

© Simon KANSARA et Stéphane FERT/ Delcourt

Le graphisme découle d'un parti-pris osé. Chargé, il ne dessert pourtant pas le texte. Il offre une épaisseur, collante, suintante. L'ambiance est lourde de poussière, de nature incontrôlée et d'ensorcellements. Morgane au regard clairvoyant, aux dents pointues, devient un pur fiel de vengeance et une charge sexuelle.

mardi 14 juin 2016

"Combien de temps faut-il donc au monstre pour découper ce gâteau?" - De l'autre côté du miroir et ce qu'Alice y trouva

"A ce moment précis, le combat s'interrompit, et le lion et la licorne s'assirent, haletants, tandis que le roi annonçait: "Dix minutes de trêve; que l'on serve la collation!"
[...]
Alice s'était assise au bord d'un ruisseau, le grand plat posé sur les genoux, et elle sciait avec ardeur le gâteau à l'aide du couteau à découper. "C'est exaspérant! répondit-elle au lion (elle commençait à s'habituer à s'entendre appeler le "monstre"); j'en ai déjà découpé plusieurs tranches, mais elles se recollent aussitôt."
"Vous ne savez pas comment il faut s'y prendre avec les gâteaux du miroir, fit remarquer la licorne. Faites-le circuler d'abord et découpez-le ensuite."
Cela semblait absurde, mais Alice, obéissante, se leva, fit circuler le plat, et le gâteau se divisa de lui-même, cependant, en trois morceaux. " A présent, découpez-le", dit le lion, tandis qu'elle regagnait sa place avec le plat vide.
"Je le déclare, cela n'est pas juste! s'écria la licorne, tandis qu'Alice assise, le couteau à la main, se demandait avec embarras comment elle allait s'y prendre. Le monstre a donné au lion une part deux fois plus grosse que la mienne!
"Elle n'en a pas gardé pour elle, en tous cas, dit le lion. Monstre, aimez-vous le gâteau?"

(extrait de "De l'autre côté du miroir et ce qu'Alice y trouva" de Lewis CARROLL, illustration de John TENNIEL, Robert Laffont)

lundi 13 juin 2016

Les bêtes arnaqueuses, copieuses, trompeuses

La maison d'édition Gulfstream continue sa collection de leçons de chose zoologiques avec "Les bêtes arnaqueuses, copieuses, trompeuses" de Jean-Baptiste de PANAFIEU et illustré par Anne-Lise COMBEAUD et Matthieu ROTTELEUR.

© Jean-Baptiste de PANAFIEU, Anne-Lise COMBEAUD et Matthieu ROTTELEUR/ Gulfstream
Je persiste et signe: depuis gamine je suis émerveillée par ce que la nature propose d'inventivité. Alors oui, il faut aimer la nature, les animaux. Oui. Pourtant je crois que si dans les cours de Sciences de la vie et de la terre (SVT ou sciences naturelles), il nous avait été donné de ces petites anecdotes, tout de suite les termes scientifiques nous seraient devenus beaucoup plus compréhensibles et auraient eu l'aura de supers pouvoirs pour les supers héros, les animaux.

Il s'agit d'un documentaire spécialement tourné vers le mimétisme dont nous découvrons toutes les formes.
Le camouflage de couleur et de forme (mimétisme crytptique permettant de se cacher) utilisé par le renard polaire, les insectes sur l'écorce mais aussi par le fulgorelle rose qui se confond avec sa multitude à des grappes de fleurs (mimèse collective).

© Jean-Baptiste de PANAFIEU, Anne-Lise COMBEAUD et Matthieu ROTTELEUR/ Gulfstream

Le mimétisme batésien (imitation d'un animal dangereux, insecte, serpent, par des espèces inoffensives) se concrétise avec la syrphe imitant la guêpe ou le serpent faux-corail imitant le vrai mais aussi inter-espèce comme cet oisillon imitant une chenille-chat, cette larve de congre imitant une méduse ou cette araignée myrmécotype imitant même le déplacement et la palpation par les antennes des fourmis.
Le mimétisme est aussi agressif, à des fins purement alimentaires, la langue ver gesticulant de la tortue-alligator, l'odeur et la forme de la mante-orchidée, les vers parasites nématodes des fourmis les envoyant dans le bec des oiseaux à coup sûr.

© Jean-Baptiste de PANAFIEU, Anne-Lise COMBEAUD et Matthieu ROTTELEUR/ Gulfstream

D'autres jouent la comédie (odorante potentiellement) pour éloigner les prédateurs de leur couvée, d'eux (faire le mort mais aussi flouter sa silhouette en ajoutant un œil de l'autre côté des parties vitales et indiquant une mouvement inverse de fuite) ou de leur pitance.
Le plus intriguant est l'effet de convergence: des classes animales différentes proposent la même solution à un problème pour voir (l’œil de la chèvre et de la pieuvre), voler (la peau d'un rongeur et d'un marsupial, le vol stationnaire d'un insecte et d'un oiseau) mais aussi pincer (le scorpion et l'étrille, pinces semblables mais différentes dans l'évolution qui les a amenées, organe sensoriel développé ainsi pour le premier, une évolution de la patte pour le second).

© Jean-Baptiste de PANAFIEU, Anne-Lise COMBEAUD et Matthieu ROTTELEUR/ Gulfstream

Le tout est comme toujours extrèmement détaillé avec de multiples zones de lecture. Rappel: chaque double page apporte la classification animale, le constat scientifique qui nous intéresse, la raison de ce comportement et une ou plusieurs anecdotes avec de l'humour!

Merci aux éditions Gulfstream.

dimanche 12 juin 2016

L'inconnu - Montagnes - Une parfaite journée

Les mois passent et je ne prends plus le temps de vous parler des livres jeunesse. De ceux préparés, concoctés spécialement pour les plus jeunes. Le rapport délicat entre illustration, texte et pouvoir d'extrapolation m'intéresse beaucoup plus qu'une simple lecture distraction. Spécial nouveautés jeunesse des éditions Notari (parce que oui, décidément j'aime leur idée du livre jeunesse)

****
© Luca TORTOLINI et Daniela Iride MURGIA/ Notari

La biche a vu l'inconnu la première mais, apeurée, elle est allée chercher les autres. Tour à tour, certains vous parle de leur premier contact avec la bête sauvage.
Cachés derrière les buissons, ils s'approchent peu à peu. Ce sont des animaux au regard doux, à la fourrure soyeuse et aux habits et breloques soignés. Ils ont, pour certains, l'air effrayé par cette créature bien bruyante. Leur univers semble, lui, ouaté. Ils oscillent selon leur caractère entre frayeur et curiosité. L'inconnu semble bien étrange. Faut-il l'accueillir? Certains plus téméraires s'attendrissent et veulent même le protéger.

© Luca TORTOLINI et Daniela Iride MURGIA/ Notari
 
L'autre dans tout ce qu'il a d'étrange et les prémices d'une nouvelle relation sont au coeur de cet album, "L'inconnu" de Luca TORTOLINI et Daniela Iride MURGIA, destiné aux plus jeunes auditeurs. Il y a l'angoisse puis les efforts à fournir pour passer le cap de l'observation. C'est bon, c'est doux.

© Luca TORTOLINI et Daniela Iride MURGIA/ Notari

Les illustrations de Daniela Iride MURGIA apportent une étrangeté et une idée de la sophistication moelleuse. Le monde des animaux semble tranquille et amical. L'angoisse est dans le non visible, jusqu'à la dernière page.

****
© Antonio LADRILLO/ Notari

"Montagnes" d'Antonio LADRILLO est un exercice de style. Ces formes arrondies donnent à voir le monde différemment.

© Antonio LADRILLO/ Notari

L'attendrissant rebondi d'un ventre mais aussi lieu de découvertes, tour à tour pente pour grimper, roche et fontaine pour se rafraichir, terre pour planter ou amortir les cabrioles...

© Antonio LADRILLO/ Notari

Ce ne sont que des propositions de découvertes, de jeux, d'enthousiasme ou de questionnements futurs.

****
© Jennifer YERKES/ Notari

"Une parfaite journée" de Jennifer YERKES offre un regard contemplatif sur la nature. Une journée d'été, les animaux sont là, tranquilles, et profitent... bruissement d'air, frôlement des feuilles, musique animale. Tout est calme et mélodieux jusqu'à ce coup de tambour et la percussion continue avec l'orage. Puis c'est fini.

© Jennifer YERKES/ Notari

L'album propose une langueur chaleureuse au plus près des animaux et une douche de fraicheur. Le tout est agréable à souhait.

© Jennifer YERKES/ Notari

Merci aux éditions Notari pour leur confiance.

Le fils prodigue et la vendetta - Contes du Far West


"Long Collins, délégué par l'équipe du San Gabriel pour venir chercher leur ration de "plante à Nicot", Long Collins, l'homme aux jambes les plus longues du Texas, piocha la cargaison d'un bras semblable à une trompe d’éléphant. Il sentit sous sa main quelque chose de dur, tira, et amena autour un objet hideux, une sorte de paquet informe et boueux, rafistolé avec de la ficelle et du fil de fer, et dont l’extrémité entrebâillée livrait passage à des orteils humains, qui se contorsionnaient ainsi que la tête et les pattes d'une tortue énervée.
- Hou hou! hurla Long Collins. Dis donc, Ranse, tu transportes des macchabées maintenant? Qu'est-ce que... Mille crotales!
Tel un gros ver visqueux qui sort de son trou, Curly, arraché à son lourd sommeil, se trémoussa, ondula, serpenta et finit par émerger de sa niche, les yeux clignotant comme ceux d"un hibou ivre et repoussant. Son visage gonflé, fripé, sillonné de raies, avait cette teinte à la fois bleuâtre et sanguinolente des biftecks de bourricot qui ont fait un séjour prolongé à l'étal des bouchers mexicains. Ses paupières semblaient de petits ballons dont la fente imperceptible laissait à peine apercevoir les yeux; son nez ne se pouvait comparer qu'à une betterave cuite. Et quant à ses cheveux, la tignasse la plus sauvagement ébouriffée d'un diable à ressort eût semblé en comparaison la chevelure satinée d'une Cléo de Mérode. L'impression d'ensemble était celle d'un épouvantail à moineaux qui eût soudain abandonné son poste pour aller demander de l'augmentation.
Ranse sauta à bas de son siège et toisa d'un air ébahi son étrange passager.
- Hé! dis donc, maverick, qu'est-ce que tu fais dans ma voiture? Comment es-tu entré là-dedans?
Les cow-boys formèrent le cercle; la joie causée par cette aventure leur faisait oublier le tabac.
[...]
- Qu'est-ce que c'est, Mustang? demanda Poky Rodgers, qui, dans son extase, ne pensait presque plus à fumer. C'est un mille-pattes, un batracien ou un snob? De quoi qu'ça vit?
- C'est un gnome gastropode, Poky, répondit Mustang. C'est ça qui fait: "Hou! Brrr... tiguidi... hou!" dans les arbres des marais pendant la nuit. Peut-être que ça mord?
- Non, c'est pas ça! fit Long Collins. Ces gnomes, que tu dis, ils ont des nageoires dans l'dos et dix-huit doigts de pieds. Ça c'est une fœtus de mammouthaquarium. Ça vit sous la terre et ça mange des cerises. T'approche pas si près: d'un seul coup d'sa queue préhensile, ça peut raser tout un village.
Sam, le cosmopolite, qui appelait tous les barmen de San Antone par leur petit nom, voulut participer à ce concours de zoologie.
- Ma parole, c'est un clochard! annonça-t-il dogmatiquement. Où avez-vous cueilli ce barbe-à-poux, Ranse? C'est pas que vous voulez entreprendre l'élevage des totos au ranch?"

(extrait de "Contes du Far West" de O.HENRY, éditions Phébus; illustration Troll d'Erik WERENSKIOLD)

lundi 30 mai 2016

Le crapaud - N'y a-t-il personne pour se mettre en colère?


"Le crapaud était en colère et la fourmi lui expliquait quoi faire de sa colère. Il pouvait la souffler, comme on souffle sur une poussière. La fourmi souffla une colère imaginaire de son épaule.
Il pouvait aussi la casser en morceau et la pulvériser.
Il pouvait l'enterrer et la recouvrir d'un rocher.
- Un rocher? demanda le crapaud. Où en dénicher un? Et d'ailleurs: soulever, ce n'est pas mon fort.
- Un petit rocher suffit, dit la fourmi.
- Un tout petit rocher alors, grommela le crapaud.
Il pouvait oublier sa colère, poursuivit la fourmi.
Il pouvait bâtir un mur tout autour.
- Il faut un mur tout de même assez haut, crapaud, dit la fourmi, impossible à gravir.
- Ou à sauter, dit le crapaud.
- Ou à sauter, dit la fourmi.
[...]
Il pouvait danser avec elle.
- Danser avec ma colère? demanda le crapaud, étonné.
- Oui, répondit la fourmi. La colère, en effet, ne le supporte pas. Elle dépérit.
[...]"

(extrait de "N'y a-t-il personne pour se mettre en colère?" de Toon TELLEGEN et illustré par Marc BOUTAVANT dont je parle ici)

mardi 17 mai 2016

S'émouvoir - Les fondamentaux de l'aide à la personne revus et corrigés


"Si majestueux soit-il, ce paysage me laisse de marbre. Après tout, pourquoi devrait-il m'émouvoir? Si vaste, si bleu, si infini, si plein de promesses que soit le ciel, il est aussi très loin... En réalité, tout ça n'est qu'une illusion. J'ai perdu mon temps. Nous avons tous perdu notre temps. A quoi bon ces promesses, si elles ne sont pas tenues? Qui voudrait vivre dans un monde où seule la souffrance perdure? Qui saurait se contenter d'un endroit où tout ce qui a du sens pour vous peut vous être arraché en un instant? Et le sera, vous pouvez en être certain. Si vous avez de la chance, votre vie se dégradera lentement sous les effets dévastateurs de l'âge, ou finira par disparaître comme les glaciers qui ont sculpté cette terre avant que vous ne vous retrouviez là, seul, à essayer d'en déblayer les décombres. Mais si vous n'en avez pas, votre monde vous sera retiré tel un tapis sous vos pieds, et vous vous retrouverez au-dessus du vide, sans nulle part où aller et rien pour vous raccrocher à la terre ferme. D'une façon ou d'une autre, vous êtes foutu. Alors, à quoi bon vous emmerder? A quoi bon râler, suer à grosses gouttes et vous frayer un chemin à travers les larmes et les innombrables obstacles? A quoi bon aimer, rêver ou s'attacher si ce n'est que pour mieux prêter le flanc au désastre? Désormais, je ne réponds plus au chant des passereaux, je ne réponds plus à l'appel des visages souriants, des feux de cheminées, ou des endroits douillets. Aucune chance que je bâtisse d'autres nids parmi les boutons de roses. Il y a trop d'épines."

(extrait de "Les fondamentaux de l'aide à la personne revus et corrigés" de Jonathan EVISON, éditions Monsieur Toussaint Louverture; source illustration)

Nos années sauvages


Rosemary, étudiante, n'arrive pas à se faire des amis et semble bien à part. Oui, elle partage sa chambre avec une colocataire, rentre pour les fêtes chez ses parents et a même une vie sexuelle. Mais dans tous ce qu'elle nous décrit, il s'agit plutôt de solitude et de malaise. Et puis cela fait des années qu'elle n'a pas eu de nouvelles de son frère Lowell et de sa sœur Fern. Pourtant la fraternité semble avoir beaucoup d'importance chez elle.
Elle rencontre alors Harlow, une jeune fille agitée, dans la cafétéria: cette dernière fait une crise bien théâtrale à son compagnon, elle jette son plateau sur le sol et hurle. Rosemary, hébétée mais presque sereine, laisse tomber aussi le sien. La voilà embarquée avec l'autre jeune fille au poste de police. Perturbée par une Harlow sans gêne, borderline et affective, la jeune femme est poussée dans ses retranchements et découvre qu'elle y retrouve un peu de sa relation à sa grande sœur.

Elle est loquace, Rosemary, pourtant ses parents l'ont mises en garde contre son bavardage... enfant, elle ne devait dire qu'une chose sur les trois qu'elle avait en tête ou commencer son histoire par le milieu. Il en est de même de son récit. Elle se l'offre (nous l'offre) par le milieu et revient peu à peu au début.
Elle dévoile les déménagements, les fuites du frère, la disparition de la sœur. Mais surtout les moments avant, d'intense bonheur, d'escapade, de caprices et de frustration. Une joie à être, surtout avec Fern. Enfant, elle est passionnée, agitée, très vite frustrée et quelque peu culpabilisée. Puis la fratrie apparait pour marquer le début d'une relativisation du propos. Rosemary jeune adulte reconstruit son passé dans un foyer américain pas si normal.

La fougue de l'enfance et les malaises adolescents prennent ici une ampleur inégalée. Ils sont décryptés, cette fois-ci par la jeune femme elle-même. Elle se décrit, avance à petits pas de ce puzzle de compréhension pour toucher la part de regrets, de culpabilité et d'amour infini pour son frère et surtout sa sœur.
Elle avance et recule dans sa quête de son frère et de sa soeur. Elle n'est plus la même, elle n'est plus qu'une moitié et pourtant sa vie va peut-être devenir entièrement pour elle, sans cette ombre. Elle se cherche en même temps elle dévoile les avancées psychologiques qui peuvent expliquer un peu les choses. Son père, scientifique, était très au fait des expérimentations animales. Le rapport de l'homme et des animaux, la distinction de comportement et de développement des uns et des autres ne semblaient plus avoir de secret pour lui. Elle va enfin comprendre qui elle est.
Karen Joy FOWLER offre avec "Les années sauvages" un beau roman sur l'animalité en chacun d'entre nous et notre part d'humanité à reconquérir. Ce roman bien mené apporte son lot de réflexions et même source d'engagement.

Merci à l'opération Masse critique de Babelio et aux éditions Presse de la cité. 
tous les livres sur Babelio.com

samedi 14 mai 2016

Inventer sa propre vie, et qu'elle soit belle - L'amour et les forêts


"Naturellement je m'étais dit qu'il serait agréable que l'apparence de Bénédicte Ombredanne soit à la mesure de son intensité intellectuelle, je m'étais dit que son regard aurait sur moi un effet dévastateur si en plus d'exprimer la ferveur que je trouvais dans ses lettres il était environné d'un visage à mon goût, j'ai pu me dire que cette jeune femme déterminée par la lecture de mon roman à inventer chaque jour sa propre vie serait une interlocutrice à la séduction démoniaque, en effet, si de surcroît son corps me ravissait. Il m'aurait plu qu'il en soit ainsi, je l'avoue, mais je n'y croyais pas, quelque chose dans la contenance de ces deux lettres me persuadait qu'elles avaient été écrites par une jeune femme accoutumée à être perçue comme ordinaire, j'avais la conviction que tout passait chez elle par une intensité principalement intérieure: les regards de la vie quotidienne devaient glisser sur sa personne sans la remarquer, ni soupçonner la richesse de ce qui se passait dans sa tête."
(extrait de "L'amour et les forêts" d'Eric REINHARDT, folio; photographie d'Ernest VOLLER)

lundi 9 mai 2016

Bicycle 3000

© O Se HYUNG/ Kana

Lancinant... peu d'actions et pourtant une atmosphère lourde. C'est normal, le suspect, Yeong-Won, est accusé de trois meurtres et d'un enlèvement. C'est ce grand jeune homme, balourd et un peu nigaud. Il est employé au marché de poissons et tourne autour de Hui-Ju, une jeune fille.
Tiré d'une histoire vraie, ce manga coréen offre une esthétique à cette révélation. Qui a tué? Lui pour sûr! Mais quand a-t-il commencé à devenir dangereux? Il attendait Hui-Ju à l'arrêt de son bus et il la raccompagnait chez elle. L'adolescente semblait attachée à ce grand gaillard. Quelle est donc cette relation? amicale?
Yeong-Won est interrogé avec force et violence. Les policiers voient en ce suspect un empoté sadique mais ne comprennent pas son silence, lui ne fait que regarder Hui-Ju dont il a tué toute la famille.

© O Se HYUNG/ Kana

Le développement lent est très bien retranscrit par ses flash-back et ses pauses sur ces instantanés. Nous revoyons plusieurs fois Yeong-Won sur son vélo ou la scène de Hui-Ju venue le voir le soir chez lui. L'auteur amène le tout avec de belles mises en scène. Sa jeune fille presque sans visage (la couverture la montre même sans yeux ni bouche) est comme effacée. Les espaces vides, le gris et le flou prennent plus de place: la pluie, le sentier, les murs des maisons. L'air benêt de Yeong-Won attire sur toutes les pages.

© O Se HYUNG/ Kana

Ma grande émotion de lecture découle plus de ce que ce manga relate un film asiatique que j'ai vu (film coréen sûrement), j'en connaissais donc tous les éléments. Ici le sordide ressort, l'évidence aussi, puis le ressenti de Yeong-Won mais avec un peu moins de puissance. Je me rappelais d'une très grande finesse d'émotions du tueur, ici juste une impression.
Il n'est reste pas moins que ce manga apporte une relecture des quiproquos bien agréable même si un peu poisseuse.

Punk rock Jesus

Ou comment partir d'envie de romans graphiques et revenir avec des choix éclairés de mon libraire. "Punk rock Jesus" de Sean MURPHY est ma première approche, à mon souvenir, d'un comics. Pas de super héros mais toujours une bonne dose de testostérone (et du punk?!).

© Sean MURPHY/ Urban comics

Une production de téléréalité décide de passer au cran supérieur en offrant en pâture la naissance, l'enfance, l'adolescence (et pourquoi pas la vie entière) d'un être pas comme les autres. Il leur faut un être prêt à soulever les passions, rien moins que Jésus lui-même. Nous sommes en 2019 et une scientifique a pu se servir de l'ADN contenu dans le suaire de Turin. Il leur faut aussi une petite Marie un peu naïve que la direction pourra à son gré maîtriser, une caution scientifique et une brute épaisse pour protéger tout ce petit monde.

© Sean MURPHY/ Urban comics

Les années passent sous le focal des caméras. Une vie décortiquée, mise en scène, calibrée pour faire du buzz. Les plus faibles sont malmenés comme Gwen, la maman. C'est le lot de la téléréalité, donner à voir une vie et laisser libre court aux impulsions des spectateurs jusqu'aux pires actes passés sous silence. C'était voué à l'échec. Les cobayes se rebellent. Ils sont maintenant connus, attendus. Chris, le clone de Jésus Christ, grandit, se braque et apprend plus de la noirceur de l'homme que de ses bontés. Il est regardé quoiqu'il fasse. Il lui faut un grand destin.

© Sean MURPHY/ Urban comics

Cette magnifique bande-dessinée décrypte la manipulation des masses, le sensationnisme, une certaine idée de la suprématie américaine.
A cela se rajoute la religion, théorie évolutionniste contre fanatisme religieux. Est-ce donc une parousie ou une aberration? L'auteur joue avec les codes de la religion et nous donne à voir un enfant qui grandit, conditionné et pourtant mis à mal par le réel reconstruit et la violence des relations humaines, des terrorismes médiatiques ou cachés et des intérêts d'argent ou d'ambition.
Chris deviendra-t-il Jésus? La génétique aurait-elle fait sa part? Et l'éducation n'était-elle pas plus qu'un simple transfert de savoirs mais un partage, une connivence humaine. 

© Sean MURPHY/ Urban comics

Personnage principal aussi, surtout, cet homme de sécurité, McKean, venu chercher sa rédemption et qui offre une lumière au comics. Venu par pur égoïsme et contrit de son passé, le voilà salvateur, plein de bonté, de loyauté et d'altruisme... une autre forme de croyance en l'homme.
Et puis le talent de Sean MURPHY est indéniable sur la vitesse, le dynamisme et le charisme flagrant de son personnage principal...
Le tout forme une très belle et intelligente lecture avec une playlist de musique punk!

© Sean MURPHY/ Urban comics