vendredi 23 septembre 2016

Le lion

"
Le lion, on le sait, de viande est friand.
Rien n’est pour lui plus alléchant.
Demandez donc au roi des animaux,
Quel est pour lui le plus tendre morceau.
Ce n’est pas le gigot d’agneau,
La bavette, le bœuf marengo.
Ce n’est pas le petit cochon,
Ni le ragoût de mouton.
Mais peut-être voudra-t-il d’une grosse poule bien dodue ?
Non vraiment, non merci.
Que veut-il, le têtu ?
"Lion, je suis ton ami : es-tu en appétit,
Et d’un excellent steak ne serais-tu ravi ?
Un pâté en croûte ou un lièvre à la bière,
Te feraient-ils enfin sortir de ta tanière ?"
Avec un fin sourire il hocha la tête,
Et s’approchant de moi tout bas il déclara :
"Le plus tendre morceau n’est rien de tout cela.
Ne te creuse plus la tête : mon déjeuner,
c’est TOI !"
"
(poème de Roald DAHL, illustration Quentin BLAKE)

samedi 17 septembre 2016

Les femmes et les sciences

En attendant que ce livre sorte en français, se délecter...


- Hypatie d'Alexandrie - de Rachel IGNOTOFSKY


La "Alice" - Alice aux pays des merveilles

"Est-ce que, par hasard, on m'aurait changée au cours de la nuit ? Réfléchissons : étais-je identique à moi-même lorsque je me suis levée ce matin ? Je crois bien me rappeler m'être sentie un peu différente de l'Alice d'hier. Mais, si je ne suis pas la même, il faut se demander alors qui je peux bien être ? Ah, c'est là le grand problème !"

(extrait de "Alice au pays des merveilles" de Lewis CARROLL, illustration de Floor RIEDER présente dans la version néerlandaise des aventures d'Alice, hâte qu'elle sorte en poche!)... ce sera l'occasion de replonger dans notre bibliothèque...


vendredi 9 septembre 2016

Mon atlas Bretagne

Ne pas passer à côté d'un atlas. Ils sont importants, ils permettent de nous situer dans l'espace, gages d'un premier pas de savoir être à son pays, au monde, premier pas d'une compréhension géopolitique et enthousiasmant tentateurs de voyages et d'aventures.

© Pierre DESLAIS et Amélie CLEMENT/ Ouest France

"Mon Atlas Bretagne" de Pierre DESLAIS et illustré par Amélie CLEMENT nous emporte dans la région en mettant en avant le Finistère, les Côtes-d'Armor, l'Ile-et-Vilaine, le Morbihan et la Loire-atlantique autant d'un point de vue touristique que gourmand.
Des données précises sont amenés: superficie, nombre d'habitants, chef lieu mais aussi numéro du département. Les principales villes sont présentées, ainsi que les océans, mers extérieurs et les fleuves. Deux doubles pages par département apportent leur lot de monuments, d'anecdotes, de folklore ou d'animations. Cela ouvre la voie à l'histoire, l'architecture mais aussi aux légendes.
Des personnages célèbres (rois, Napoléon, chouans, explorateurs, résistants, écrivains), des avancées scientifiques mais aussi des activités de tout un chacun, des mets locaux ou même du sport et des marques (marque Lu à Nantes).

© Pierre DESLAIS et Amélie CLEMENT/ Ouest France

Le tout offre un tour bien complet de la Bretagne donnant vraiment envie que toutes les régions soient ainsi illustrées et commentées.
Et, non négligeable, une carte de la France métropolitaine est aussi de la partie... juste un bémol, pourquoi pas celle entière avec les Dom-Tom.

mardi 6 septembre 2016

Les mondes invisibles des animaux microscopiques

Encore un sur le monde du vivant dans notre bibliothèque. Un comme je n'avais encore pas eu... un sur les animalcules (oui oui pas une faute d'orthographe, pas animaux). Vous ne savez pas de quoi je parle? Vous êtes pardonnés, ce terme n'est plus utilisé, il s'agissait des créatures microscopiques.

© Hélène RAJCAK et Damien LAVERDUNT/ Actes sud jeunesse

"Les mondes invisibles des animaux microscopiques" d'Hélène RAJCAK et illustré par Damien LAVERDUNT est une immersion dans quelques lieux connus de tous et dont nous ne soupçonnons pas la population. En ouvrant le livre il ne faut pas avoir peur d'une petite dose de regain de ménage...
Le livre se découpe en deux parties: la première est une image recomposée de la faune et flore dans dix lieux (en milieu aquatique: en général, dans les fonds marins, dans les rivières; dans la forêt, au cœur des mousses ou sur les bords de plage; puis beaucoup plus proche de nous: dans nos lits, notre cuisine ou sur... notre peau!).

© Hélène RAJCAK et Damien LAVERDUNT/ Actes sud jeunesse

La seconde est un lexique avec des planches illustrées de protistes ou acariens, des indications de terme, de classification, d'outils et de processus mis en œuvre pour voir le monde microscopique et d'un petit retour historique sur cette science à proprement parlé.

© Hélène RAJCAK et Damien LAVERDUNT/ Actes sud jeunesse

Les doubles pages par monde visité sont fourmillantes de vie et chaque fois un rabat nous donne plus de renseignements encore, sur la taille, végétal ou animal et choix alimentaire.

© Hélène RAJCAK et Damien LAVERDUNT/ Actes sud jeunesse

Par exemple ce millepatte et cet ourson trouvé dans le sable! Bon le premier est un mystacocarida de 0.5mm presque transparent: "Ce petit crustacé à l’œil unique se sert de ce qui ressemble à deux longues antennes poilues pour attraper sa nourriture: détritus, bactéries, nématodes et autres micro-organismes." Le second, oui, juste en dessous est un tardigrade de 0.2mm.

C'est édifiant. Vous avez là un inventaire sommaire et pourtant très important des éléments microscopiques, dans leur habitat naturel et avec descriptif. Un pan très peu vu de la classification du vivant est désormais présenté aux enfants avant les expériences du collège et lycée: les protistes et les arthropodes autres que les insectes (crustacés et acariens).
Un gros coup de cœur!

lundi 5 septembre 2016

Les lions ont l'ouïe très fine - Lafcadio, le lion qui visait juste


"Et bien, les lions ne l'entendirent pas venir avant la toute dernière minute parce que, certes, les lions ont l'ouïe très fine et peuvent entendre les choses de loin, du moins s'ils ont les oreilles propres, mais si en revanche leurs oreilles ne sont pas lavées, ils n'entendent pas tellement mieux que vous et moi, et pour tout vous dire je ne pense pas que les lions se lavent très souvent les oreilles, car il est très difficile de trouver des gants de toilette dans la jungle et le savon coûte au mins dix centimes et la plupart des lions n'ont pas dix centimes, et même s'ils les avaient ils ne pourraient sans doute pas acheter de savonnettes avec, car qui vendrait une savonnette à un lion?
Imaginez-vous un peu, les enfants, un lion frappant à votre porte avec dix centimes dans la patte et vous demandant: "Puis-je vous acheter une savonnette?" Lui vendriez-vous cette savonnette?
Vous comprenez mieux, à présent, pourquoi ces lions n'entendaient pas très bien. Par contre, ils virent venir le petit homme - et je vais vous dire une chose: les lions ont de très bons yeux et ils voient très bien dans le noir et de toute manière c'était en plein après-midi et leur vue est particulièrement bonne à ce moment-là de la journée, et puis on n'a jamais vu un lion avec des lunettes, si?"
(extrait de "Lafcadio, le lion qui visait juste" de Shel SILVERSTIEN, Les Grandes Personnes)

dimanche 28 août 2016

Oeuf de mouette - Charlie et la chocolaterie


"Et puis, il a une méthode secrète pour faire de beaux œufs d'oiseaux bleus, tachetés de noir, et si on en prend un dans la bouche, il devient de plus en plus petit jusqu'à ce que, soudain, il ne vous en reste qu'un minuscule bébé oiseau tout rosé, en sucre, perché au bout de la langue."
(extrait de "Charlie et la chocolaterie" de Roald DAHL et illustré par Quentin BLAKE; Folio)

Albums de famille - Equinoxe


"Certaines photos dans ces recueils sont devenues des mystères familiers. Des oncles lointains, des visages aux prénoms oubliés, des gros ventres, des yeux rieurs, des chapeaux, des voitures noires, des jardins. Immobiles. Pour toujours. Des vies transformées en figures abstraites sur du papier. Il lui semble presque impossible d'imaginer ces corps animés de désirs, d'espoirs ou de souffrances. La partie de campagne. L'enfant boudeur sur le tricycle, l'homme adossé au cerisier, la nappe blanche et les bouquets fleuris sur la grande table lui paraissent irréels au point de rendre leur disparition sans importance.
Elle aussi, à son tour, aux yeux de tous, deviennent lentement une image dans l'album du passé. Une mutation irréversible, difficile à admettre, mais c'est bien ainsi que la jeune femme l'avait vue. Enfermée à double tour derrière le masque de sa vieillesse."
(Extrait des "Équinoxe" de Cyril Pedrosa; édition Aire libre)

Skim



"J'ai rêvé que je plongeais mes mains dans ma poitrine pour attraper mon cœur et tacher de la calmer."
("Skim" de Mariko TAMAKI et illustré par Jillian TAMAKI; casterman)

samedi 27 août 2016

Les éditions Notari!

Juste un petit message pour vous inviter à lire l'interview du couple éditeurs Notari. Vous savez à quel point j'aime leurs choix!


Pour qu'ils continuent à fureter, à offrir des mots et des images, une sorte de surréalisme de la beauté... pour enfants et adultes.
Merci à eux.

mardi 16 août 2016

La conspiration d'Anubis



"Accroupi devant la corbeille dont il a retiré le linge, Pharaon ne bouge plus. Le serpent noir est dressé devant lui, prêt à frapper.
- L'uræus d'or me protège, murmure Ramsès.
Il parle au cobra, posément, sans accroc de peur dans le ton. Il lui parle du vent, des nuages de sable qui filent d'une dune à l'autre, du chaud des pierres et de l'ombre salvatrice. Il lui parle du bleu du ciel, pur comme une faïence, et de la montagne thébaïne laquée de silence. Bercé par les mots et la musique de la flûte, l'animal se met à dodeliner de la tête, les yeux fixés sur l'uræus. Un son discordant - la voix de canard de Pentaour - rallume brutalement une étincelle mortelle dans don regard."

(Extrait de "La conspiration d'Anubis" d'Alain SURGET, Auzou édition)

samedi 23 juillet 2016

"La suie des rues" - La maison dans laquelle


" "Quand je parlais de la "suie des rues", qu'est-ce que tu imaginais? Réponds à cette question et je répondrai à la tienne. Tu croyais que j'allais t'emmener à l'Extérieur? Que je m'y baladais le soir, quand j'étais de mauvais poil, et que cette fois, j'avais décidé de te prendre avec moi? Comme ça, tranquille?"
Fumeur attrapa ses cigarettes:
"Ce que je voulais savoir, c'était ce que tu entendais pas la "suie des rues". Qu'est-ce que cette question a de si terrible.
- Ce n'est pas ce que tu as demandé. Ta question était: "On va vraiment dans la rue?"
- Non. J'ai commencé par te demander ce que l'expression signifiait. Mais, admettons, comme tu dis si bien. Pourquoi pinailler autant? Tu avais parfaitement compris ce que je voulais dire!"
Sphinx ébranla de nouveau la corbeille.
"Quand tes questions sont plus stupides que toi, c’est déjà pénible, Fumeur. Mais quand elles sont carrément débiles, c'est insupportable. Elles sont comme le contenu de cette corbeille. Tu n'aimes pas l'odeur qui s'en dégage? Moi, ce qui me débecte, c'est celle qui se dégage des mots vides, des mots morts. Il ne te viendrait jamais à l'idée de me jeter ces mégots au visage, n'est-ce pas? Alors pourquoi ça ne te gêne pas de m'accabler de paroles vides de sens, putrides, sans te demander une seconde si ça m'est agréable ou non? Tu t'en fous complètement en fait."
A ces mots, Fumeur pâlit, et sa cigarette se ramollit entre ses doigts moites.
"Bon sans, je te tape vraiment sur les nerfs... Tu sais, je peux carrément arrêter de te poser des questions, il suffit de le dire.
- Interroge-moi tant que tu veux, mais sur ce que tu ignores." "

(extrait de "La maison dans laquelle" de Mariam PETROSYAN, éditions Monsieur Toussaint Louverture; source photo de Tchernobyl de Gerd Ludwig)

vendredi 8 juillet 2016

Le voyage céleste extatique

© Clément VUILLIER/ 2024

Il s'agit d'un tout petit objet. Pas forcément une bande dessinée d'ailleurs, plutôt un recueil de gravures et ses légendes.
Un petit dialogue entre un initié et un novice. Cosmiel guide Jean dans une découverte d'une autre forme de vérité. Le monde ne serait pas comme il se voit. L'infiniment petit comme l'infiniment grand ne dépendraient pas de la logique connue. Les contractions seraient de mises et le centre ne serait alors que l'immensité. Au centre de la Terre, vessie retournée, il y aurait l'univers, la Lune, le Soleil et Pluton. C'est une remise en question de notre foi dans les sciences vers une ouverture plus cosmique. A bien y relire, je n'ai pas tout saisi, comme s'il s'agissait d'une forme d'initiation métaphysique. Mais est-ce bien nécessaire de tout comprendre?

© Clément VUILLIER/ 2024

Ce serait une version de l’œuvre d'Athanasius Kircher, scientifique jésuite, tournée vers une approche de dieu et de cosmologie. Cet homme est connu aussi pour ses mauvais postulats scientifiques et serait passé à côté de beaucoup de théories.
Les illustrations en noir et blanc sont des paysages de montagnes, de glaciers, de pierres, de vents. Très minéral et lunaire. Vous trouverez une fontaine ou des tuyauteries. Quelques fois des formes géométriques ou bien des mesures. De quoi? Aucune idée. Mais suivre les deux petits personnages en toge dont l'un a les yeux auto-éclairants est un beau parcours dans des perspectives surréalistes.
Le tout donne un exercice de style bien plaisant. De la fantaisie avec un peu de métaphysique.

© Clément VUILLIER/ 2024

Merci aux éditions 2024 et à l'opération Masse critique de Babélio.



Contes du Far West


Il n'est pas tant question de grands espaces, de vent sec, de désert brulant ou de virevoltants mais bien de faux héros. Le Far West de O.HENRY n'est qu'un lieu cristallisant les attentes. Ce sont bien les personnages qui ont le beau rôle.
Un homme veut offrir un Noël aux enfants de sa ville mais sa ville n'en compte aucun. Un autre a fraudé les comptes de sa banque mais pas tant que ça... ou si bien plus. Des amants choisissent l'amour au détriment de la guerre que ce font leur parents. Un altruiste récupère un homme un peu délabré pour le requinquer contre son gré. Un mendiant se retrouve dans la carriole de cow-boys. Un homme souhaite faire le beau pour une belle donzelle. Un autre cow boy aimerait se consacrer à l'art.
Des hommes, pas les plus beaux ni les plus vaillants. Il y a bien un cow boy, un ranchero, un braqueur de banque ou un sherif, ils côtoient leur caricature tout en offrant leur faiblesse. Ils se pourraient être mollassons, ils n'en sont pas moins très humains. La plume d'O.HENRY est belle, sophistiquée même dans la bouche des plus démunis.
O.HENRY est tendre avec les hommes, tendre avec la vie qui pourtant malmène. Il parle de liberté, d'amour, d'amitié par petites bribes en décrivant les moments de vie où l'ironie et la facétie se jouent d'eux, gentillement. Même si la conscience n'est pas toute pure, il est toujours possible de se racheter.
La fin présente toujours un revirement. Oui au fur et à mesure des nouvelles, elle peut être attendue mais elle est si bien amenée que ce serait dommage de s'en priver.

Merci aux éditions Phébus et à l'opération Masse critique de Babelio.
tous les livres sur Babelio.com

dimanche 3 juillet 2016

"Et on se saute dessus. Comme deux chats qui se battent. Jusqu'au sang." - Guadalquivir


"Parce qu'on aurait pu continuer comme ça toute la nuit. Jusqu'au petit matin. A se battre sans fin. Et pas un de nous deux n'aurait abandonné. Parce qu'on le sait maintenant: on est pareils tous les deux. Écorchés l'un et l'autre. Je réalise pourtant que Kenza vient de me sauver la vie. Alors ma main cherche la sienne. Et, comme un signe de paix, nos doigts se mêlent. Et le souffle court, l'un contre l'autre, nos corps se serrent pour se réchauffer. Nos yeux pleurent. De ne pas pouvoir dire ce qu'ils voudraient. Toute la rage qu'on a. Et tout l'amour qu'on a. Tout ce feu, toutes ces flammes qui restent bloqués là, à l'intérieur. Toutes ces braises qui nous déchirent et sur lesquelles on ne peut pas mettre de mots sans saigner. Parce que cette vie fait de nous des animaux, privés de paroles et la bouche pleine de crocs. Des bêtes féroces qui mordent la main qui se tend. Parce qu'on a grandit trop vite avec au milieu de nous un grand vide brûlant. Alors on se serre et on se réchauffe. Et on pleure et on rit. En même temps. Comme le soleil et la pluie."

(extrait de "Guadalquivir" de Stéphane SERVANT, Scripto Gallimard; source photographie Lauren WITHROW)

"Parce qu'une image, même glorieuse, ça ne remplacera jamais un père et l'amour qu'il aurait pu vous donner." - Guadalquivir


"C'est jamais facile de vivre avec celui qui n'est plus là. C'est comme des braises qui brûlent tout au fond (et Béchir pose sa main sur son ventre). Des braises qui réchauffent et qui brûlent à la fois. On ne peut pas les éteindre parce qu'elles sont à l'intérieur de soi. Parce qu'elles font partie de soi. Et c'est comme si elles vous consumaient à chaque instant, à petit feu. Elles vous réveillent la nuit et elles vous font courir à travers le monde, comme un dément. Dans ces moments-là, on ferait n'importe quoi et on donnerait tout pour éteindre la brûlure. Et pourtant, certains soirs, elles vous réchauffent, elles vous rassurent et vous donnent la force d'avancer à travers la nuit. Comme une étoile. Ça devient la plus belle lumière qui soit. Tu vois, Frédéric, c'est pour ça qu'il ne faut pas chercher à éteindre ce feu. Parce qu'il peut devenir ton guide. Alors il faut prendre soin de l'entretenir en faisant toujours attention à ne pas se brûler. C'est le plus difficile. Et je sais que tu peux y arriver."

(extrait de "Guadalquivir" de Stéphane SERVANT, Scripto Gallimard; source photographie "At home" de Saul LEITER)

mercredi 29 juin 2016

Autour du café - Gravesend


"La cafetière sur le fourneau lui rappelait la maison de sa grand-mère: debout à côté de la vieille femme, arrivant à peine à hauteur de sa hanche, Duncan et lui regardaient le café bouillant remplir peu à peu la boule de verre tandis que l'odeur du café se répandait dans la maison au point de se confondre avec celle de sa grand-mère, avec sa propre odeur et celle du monde entier. Ils s'asseyaient ensuite autour de la table, sa grand-mère versait du café pour tout le monde - Pop, leur mère à l'époque où elle était encore leur mère, Duncan, lui - et on ouvrait également des paquets de sfogliatelle et de biscuits aux couleurs de l'arc-en-ciel qu'on plaçait au milieu de la table avec du fenouil, du raisin, des couteaux à légumes. "Mange du fenouil", disait leur grand-père. Mais il voulait un biscuit arc-en-ciel et, même s'il était trop jeune pour en boire, de ce café qui sentait si bon. "Mange du raisin", disait leur grand-père avant de mettre une grappe dans l'assiette de Conway aux côtés d'une sfogliatella. Les sfogilatelle étaient les pâtisseries préférées de Duncan. Il était capable d'en manger une entière, voire deux. Il adorait le sucre glace sur le dessus. Quand personne ne regardait, il les trempait dans le café de leur mère. Conway, lui, n'aimait pas les sfogliatellle plus que ça. Il leur préférait les biscuits arc-en-ciel. Mais, comme Duncan, il avait hâte d'être en âge de boire du café."


"Le café se mit à bouillir. Alessandra se leva et éteignit la plaque sous la cafetière Laroma. Elle remplit deux tasses, frotta le rebord de la sienne avec un morceau de citron, puis les rapporta à table."

(extrait de "Gravesend" de William BOYLE, éditions Payot-Rivages; photographie et recette de sfogliatelle, de Beau à la louche)

mardi 28 juin 2016

La princesse et le puma - Contes du Far West


"A dix pas d'elle, Givens repéra soudain la silhouette menaçante d'un puma accroupi derrière un bouquet de sacuista. Les yeux jaunes du fauve luisaient de convoitise; sa longue queue s'allongeait en frémissant derrière lui, et sa croupe se balançait silencieusement comme celle de tout félin qui se prépare à bondir.
Givens fit ce qu'il put. Son révolver était là-bas, dans l'herbe, à trente mètres de lui. Il poussa un grand cri d'alarme et se jeta entre la princesse et le puma.
La "bagarre", comme Givens le raconta plus tard, fut brève et assez confuse. En arrivant sur la ligne de bataille, il perçut vaguement une forme obscure et allongée qui fendait les airs dans sa direction, en même temps qu'il entendait un couple de détonations. Puis cent livres de lion mexicain lui dégringolèrent sur la tête, et l'aplatirent sur le sol avec un bruit sourd. Il se rappela plus tard qu'il avait crié: "Ça suffit comme ça! C'est pas du jeu!" Puis il rampa comme un ver pour se dégager et se releva, la bouche pleine d'herbe et de terre, avec une grosse bosse derrière la tête, causée par le contact violent de son crâne avec la racine d'un orme aquatique. Le puma gisait sans mouvement. Givens, profondément vexé, et croyant à une supercherie, brandit son poing vers le fauve en criant:
- J'te parie encore vingts dollars que tu m'mets pas sur les épaules...
Puis il reprit connaissance.
Josefa était debout derrière lui, et rechargeait tranquillement son revolver à crosse d'argent. Un coup élémentaire pour elle, après tout. La tête du puma constitue une cible beaucoup plus facile à toucher qu'une boite de conserve se balançant au bout d'une corde. Un sourire provocant et malicieux se jouait sur ses lèvres, tandis qu'une étincelle moqueuse jaillissait de ses yeux noirs. Le sauveur manqué sentit la honte de son fiasco lui brûler le cœur. L'occasion unique venait de se présenter à lui, cette occasion dont il avait si souvent rêvé. Et voilà qu'elle avait dégénéré en farce! Sûrement, dans les bosquets voisins, les nymphes et les faunes devaient se tenir les côtes. Une scène d'amour? Pff! Plutôt un numéro de vaudeville, quelque chose comme "Bibi Givens dans son sketch hilarant avec le lion empaillé"!
- C'est vous, monsieur Givens? demanda Josefa de sa voix de contralto, tout à la fois assurée et melliflue. Vous avez failli me faire rater mon coup quand vous avez crié. Vous vous êtes fait mal à la tête en tombant?
- Oh, non! dit Givens posément. Ce n'est pas ça qui m'a fait mal."

(extrait de "Contes du Far West" de O.HENRY, éditions Phébus; sculpture d'Arthur PUTNAM)

lundi 27 juin 2016

"Conway suivait [son père], de la même manière qu'il suivait aujourd'hui Ray Boy, jusqu'à ce qu'[il] s'effondre sur un banc, à bout de forces. - Gravesend


"Avant que Conway ne comprenne ce qui se passait, Ray Boy avait pivoté sur ses talons et fonçait droit sur lui. Il n'y avait aucun endroit où se cacher. Conway n'eut pas le temps de dire ouf que Ray Boy était déjà planté devant lui.
- Il te faut un manuel? demanda Ray Boy.
- Hein?
- On peut aller quelque part. Je te ferai un dessin. Je t'expliquerai comment t'y prendre.
- Pourquoi tu ne te tues pas toi-même? s'étonna Conway.
- J'ai besoin que ce soit toi.
- Pourquoi?
Pas de réponse.
- Pourquoi? répéta Conway.
- C'est ce que tu veux, non?
Conway hocha la tête.
- Alors, j'ai besoin que ce soit toi. C'est assez simple, il me semble. Comment est-ce que je peux te faciliter la tâche? Si t'y arrives pas, si tu crois que c'est trop difficile pour toit, je comprends. T'es pas un tueur. OK. Dis-toi que t'en es un. Rien qu'une minute. Trente secondes. Même pas. C'est tout ce qu'il faut. Dis-toi que t'en es capable.
Conway garda le silence.
- Si tu veux, on retourne dans le nord de l’État. A Hawk's Nest. Tu me fous dans le coffre, et on y va. T'as peur d'avoir des ennuis, peut-être? Ça n'arrivera pas. On mettra une bâche en plastique dans la cave. Je te montrerai comment faire. Comment étouffer le bruit de la détonation. Je te montrerai où m'enterrer. Il y a quatre-vingts hectares de collines derrière cette baraque. Des arbres. De la terre bien froide. Des animaux. C'est tout. Je te montrerai le meilleur endroit pour enfouir mon cadavre. Je t'aiderai à creuse le trou, si tu veux. Après ça, on retourne dans la maison, tu me flingues, tu me charges dans une brouette et tu vas me vider dans le trou. Je pourrai pas t'aider à le combler. Ça te prendra un peu de temps. A moins que tu me flingues directement dans les bois."

(extrait de "Gravesend" de William BOYLE, éditions Payot-Rivages; source photographie de Stephen Colbrook)

vendredi 17 juin 2016

Morgane

Un appel graphique et un regard féminin sur les légendes arthuriennes, voilà ce qui me poussait à lire "Morgane" de Simon KANSARA, illustré par Stéphane FERT. Cette bande dessinée semble mêler les différentes versions de ce personnage féminin. Morgane douce fée ou vile sorcière.

© Simon KANSARA et Stéphane FERT/ Delcourt

Morgane est la fille du roi de Tintagel. Née du désir de ses parents et de la magie de Merlin pour donner un héritier au trône, elle est promis à un brillant avenir.
Pourtant d'autres veulent le pouvoir. Elle n'est alors qu'un rouage de plus: les envies de Uther Pendragon, le roi ennemi, de son demi-frère Arthur et aussi du magicien Merlin. Le destin de Morgane lui échappe. Enfant pleine de vie, juste et un peu sorcière, elle n'est pas acceptée à la cour: trop volontaire, intègre et insaisissable. Kidnappée et élevée à la mort de son père par ce magicien qui n'a rien du vieux mage que nous imaginons souvent, elle grandit en colère et en ambition jusqu'à la prise d'Excalibur, l'épée annonciatrice du règne à venir.

© Simon KANSARA et Stéphane FERT/ Delcourt

Mais elle n'est qu'une femme, humiliée, jusqu'à ce qu'elle décide de jouer avec les hommes à leur propre jeu. Morgane, femme fatale, sorcière, sexuée et dé-sexuée, manipule tous ces petits hommes de la Table ronde, couards, nigauds, obsédés sexuels. Ils sont tour à tour en manque de pouvoir, d'amour, violeurs, brutes épaisses. Les légendes écrites trouvent ici un autre sens, que cela soit pour Arthur, Gauvain, Perceval, Balin ou ce pieux, amouraché, bodybuildé et idiot Lancelot.

© Simon KANSARA et Stéphane FERT/ Delcourt

Point de dragon, de foi ou d'actes nobles, mais des tromperies et des bassesses. Les femmes sont bien désespérées mais ces serviteurs du plus faible ne viennent pas à leur aide, les gredins. Morgane fait alors de ses "nobles, beaux et preux" chevaliers ses pantins, le panier de crabe devient mixte et les envies de pouvoir et de luxure aussi des ambitions féminines.
Cette bande dessinée n'est pas faite pour les enfants. Version adulte d'une confrontation des modes de vie des hommes et des femmes et de tous les actes possibles pour arriver à ses fins.

© Simon KANSARA et Stéphane FERT/ Delcourt

Le graphisme découle d'un parti-pris osé. Chargé, il ne dessert pourtant pas le texte. Il offre une épaisseur, collante, suintante. L'ambiance est lourde de poussière, de nature incontrôlée et d'ensorcellements. Morgane au regard clairvoyant, aux dents pointues, devient un pur fiel de vengeance et une charge sexuelle.