mercredi 16 août 2017

Rome, un voyage dans le temps et l'histoire

Encore une proposition de documentaire jeunesse sur l'histoire qui vaut le détour. Oui, elle ne date pas d'hier mais la collection existe toujours: Regard junior chez Mango jeunesse. Vous les trouverez surement en occasion. Et puis je ne suis pas si souvent que cela satisfaite des produits offerts: quelques fois juste un inventaire de détails, des dates trop abstraites ou encore un simplification outrancière ou une mise au niveau de l'enfant qui ne m'attire pas, comme l'enfant au temps de... qui prône une identification mais n'offre pas souvent de vue d'ensemble. Ici c'est joyeux et bien vu pour appâter.

 © Antoine AUGER, Dimitri CASALI et Sylvia BATAILLE/ Mango jeunesse


"Rome, un voyage dans le temps et l'histoire" d'Antoine AUGER, Dimitri CASALI et illustré par Sylvia BATAILLE est un documentaire première approche. Rome et sa culture latine se dévoile dans une présentation globale. Bien-sûr une idée de l'armée, des villes (photocopies plus petites de Rome), la légende de sa fondation, les jeux, l’architecture, les dieux ou l'alimentation. Mais ce qui marche encore mieux dans cette collection c'est la subjectivité enfantine

 © Antoine AUGER, Dimitri CASALI et Sylvia BATAILLE/ Mango jeunesse

Les bains publics sont présentés par un enfant de 10 ans. Les personnages historiques sont dépeints comme des stars ou des peoples: les bons empereurs, la honte des empereurs mais aussi un interview de César ou un avis de recherche de Jésus-Christ. Des anecdotes ponctues les petites biographies et le tout est présenté avec humour.

 © Antoine AUGER, Dimitri CASALI et Sylvia BATAILLE/ Mango jeunesse


Chaque information est donnée aussi avec ce qui va interpeller les plus jeunes: l'alimentation et les tétines de truie farcies, la tête de perroquet ou encore le vomis sous les convives. Le papier hygiénique des temps anciens ou la coupe de cheveu de César ou un Caligula aux bords de la plage attendant les coquillages.
Le jeune lecteur trouvera toutefois tous les éléments marquants, une chronologie avec les dates, la bataille d'Alésia, la chute de l'empire romain mais aussi une idée de l'ambition qu'il faut pour être au pouvoir.

Et puis le livre est très coloré, croqué autant pour les personnages que les cartes ou les monuments. Le ton est très ludique, les auteurs prennent à témoin l'enfant et le langage est courant: César est un "Alain Delon" aux micro, les Barbares poussent les frontières (et poussent vraiment).
Une très belle proposition donc. "La Renaissance" est très convaincant aussi. Et disponibles immédiatement, vous avez "L'Egypte ancienne" ou "La Préhistoire".





   

   

samedi 22 juillet 2017

Portraits de héros de la Renaissance

Incarner l'histoire pour la rendre plus vivante. C'est vers cet objectif que je vais de plus en plus et ce documentaire est une très belle proposition. Elle date un peu mais n'hésitez pas à vous la procurer.

© Anne JONAS, Rozen BRECARD, Olivier CHARPENTIER, Marianne MAURY et Lucile PRACHE/ Mila éditions

"Portraits de Héros de la Renaissance" d'Anne JONAS et illustré par Rozen BRECARD, Olivier CHARPENTIER, Marianne MAURY et Lucile PRACHE présente quelques personnages célèbres de cette période. Certains sont plus détaillés que d'autres, ainsi Michel-Ange, Léonard de Vinci occupent une double page. D'autres portraits entrainent un focus sur un pan de l'histoire: Henri le navigateur et succinctement abordés Christophe Colomb, Vasco de Gama, Magellan (l'exploration), François Ier (et sa salamandre) et Henri VIII, Charles Quint (les royautés), Martin Luther et Jean Calvin (la religion), une invention (l'imprimerie, la gravure avec Gutemberg ou Dürer, la chirurgie avec Ambroise Paré), l'art (l'architecture, la littérature, la poésie), l'astronomie avec Nicolas Copernic ou Galilée.

© Anne JONAS, Rozen BRECARD, Olivier CHARPENTIER, Marianne MAURY et Lucile PRACHE/ Mila éditions

De très belles illustrations entrainent la lecture: une portrait en couleurs du personnage principal puis sur la page en regard ceux qui ont en commun son originalité ou sa nouveauté. Un petit état de la politique en rigueur, de l'influence de la religion mais aussi des avancées dans l'art et la littérature. Le tout apporté par des similis gravures, des schémas.

© Anne JONAS, Rozen BRECARD, Olivier CHARPENTIER, Marianne MAURY et Lucile PRACHE/ Mila éditions

A travers ces portions de vie résumée, la Renaissance apparait, curieuse, exploratrice, toute juste sortie du Moyen-Age mais inventive. Une géographie et un début de chronologie apparaissent.
Ce n'est qu'une mise en bouche, il est vrai, le texte n'est pas très long (encore moins pour la page de droite) mais le livre harponne par ses iconographies (et références et clins d’œil aux parents qui reconnaitront les tableaux célèbres revisités ici), sa légèreté de ton, ces quelques citations et une dose d'humour (comme Pantagruel urinant du haut de Notre-Dame) qui n'en donnent pas moins des éléments historiques fiables.
Ce n'est pas tant un livre d'histoire qu'une rencontre avec certains personnages et leur contexte. Parfait pour donner envie de reconsidérer la période plus sérieusement tout en la considérant chatoyante.

mercredi 12 juillet 2017

Le bébé tombé du train ou quand l'amour d'une mère est plus fort que tout

Mettre la main sur une proposition de la collection Trimestre des éditions Oskar est toujours une belle expérience. Un des seuls que je n'ai pas. A chaque fois, les titres sont à rallonge. A chaque fois, c'est une petite soupape de sensations.

© Jo HOESTLANDT et Andrée PRIGENT/ Oskar

"Le bébé tombé du train (ou quand l'amour d'une mère est plus fort que tout)" de Jo HOESTLANDT et illustré par Andrée PRIGENT est un court album proposant un texte fort et une illustration très stylisée - parti-pris de la collection. Comme à chaque fois il faut patienter pour comprendre la seconde partie du titre. Ici la maman est absente... ou presque.
Anatole a 60 ans, est solitaire, grincheux et aigri. De sa vie, nous ne savons pas grand chose sauf qu'il ne rencontre jamais personne, n'ouvre sa porte à personne, n'a besoin de personne, ne rend service à personne. Son monde est sa maison sans grand chose à l'intérieur, son jardin avec le potager nécessaire et une ligne comme un mur, le chemin de fer. Des trains passent mais cela n'intéresse pas Anatole. D'ailleurs rien ne l'intéresse.

© Jo HOESTLANDT et Andrée PRIGENT/ Oskar

Et puis il le prend pour un déplacement de crapaud, ce mouvement dans le potager. C'est un bébé qui rampe. Il appartient bien à quelqu'un mais dans ses yeux, une lueur brille, une étoile "comme s'il le reconnaissait". Anatole le garde, et "tout ce que jusqu'ici, il faisait pour lui tout seul, il le fit pour deux. Et cela changeait considérablement les choses." Il prends soin du bébé, qui grandit, lui nomme les choses quand c'est en fait l'enfant qui lui apprend à les regarder. Leur monde est cette maison, ce jardin/monde.

Il y a ce lien, cet attachement, cette responsabilité. "Alors ce regard d'enfant, posé sur lui comme un papillon sur une fleur, c'était un sentiment étrange pour le vieil homme, étrange vraiment... Presque intimidant..." Et puis l'ouverture au monde. La mère revient et l'histoire s'éclaire différemment, dans un grand ensemble.
Les illustration en noir, blanc et jaune, laissent beaucoup de place au texte. Elles apportent aussi leur part de poésie, tableau du concrêt, figuratif et pourtant tournant vers l'abstrait et le symbolisme (couleur et chemin formé).

© Jo HOESTLANDT et Andrée PRIGENT/ Oskar


mercredi 5 juillet 2017

Le chien que Nino n'avait pas

Le lutin a grandit, il va sur ses 11 ans. Je ne peux presque plus prétendre que les albums jeunesse que j'achète sont pour lui. Presque. Comment donc continuez une bibliothèque jeunesse d'album quand le loupiot en lit beaucoup moins? Bon, sans être dupe je me dis que, bien évidement, certains albums arrivent à la maison pour lui mais aussi beaucoup pour moi. Oui, pour moi l'adule, pour mon plaisir de lectrice, adulte.

© Edward VAN DE VENDEL et Anton VAN HERTBRUGGEN/ Didier jeunesse

Certains albums (oui oui pas tous!!) sont de vrais pépites de poésie et comme des livres d'art.
Tenez par exemple, celui-ci, emprunté à la bibliothèque, pour lequel j'ai tant d'affection que je me dis qu'il faudra bien l'acheter. Pourquoi lui plutôt qu'un autre? Déjà une pâte d'écrivain avec Edward VAN DE VENDEL que j'aime suivre. Super Gloupi offrait des courts poèmes sur l'enfance, les bêtises, la candeur, la spontanéité.  L'enfance mais aussi les jeux dehors, à l'abri, en fuite, l'autre mystérieux ou la mort avec le magnifique "Petit lapin stupide". Donc pour le sujet et son traitement. Et quelle merveille d'illustration!

Dans le titre de cet album, "Le chien que Nino n'avait pas" d'Edward VAN DE VENDEL et illustré par Anton VAN HERTBRUGGEN, tout est dit. Oui et puis tellement non. Nino est seul et invente un chien. Ce dernier aimerait poursuivre les écureuils, plonger dans l'eau. Personne ne le voyait, ni la grand-mère, ni la maman... si peut-être quand il faisait le foufou. Et puis un vrai chien apparait, pas pareil mais c'est bien aussi.

© Edward VAN DE VENDEL et Anton VAN HERTBRUGGEN/ Didier jeunesse


De très courtes phrases nous entrainent dans la vie de ce garçon, seul et qui s'ennuie. Mais c'est surtout le manque du père qui apparait. Un papa rarement là qui voyage, découvre des pays. Et puis c'est une envie d'aventure, les rencontres, mais surtout l'ailleurs, l'inconnu.
C'est l'histoire d'une parenthèse, d'une frustration, entre l'enfance et l'âge adulte de tous les possibles mais traité de manière extrêmement poétique.

© Edward VAN DE VENDEL et Anton VAN HERTBRUGGEN/ Didier jeunesse

Anton VAN HERTBRUGGEN plante un décor d'aventurier. Une maison perdue en pleine nature, des meubles qui trainent dehors, un jardin qui ne s'arrête pas. Et puis cette chambre d'enfant fantastique où des robots côtoient des voitures, des masques ethniques, des fusées, un globe terrestre.
L'illustrateur utilise des couleurs comme passées, donnant un aspect désuet, sépia sans l'être. Les arbres, les meubles, la maison se confondent dans l'atmosphère.
Et puis il y a les animaux fantômes. Des croquis à l'encre, dynamiques, colorés entourant le père et juste imaginés pour l'enfant.

C'est un magnifique album grand format!

lundi 26 juin 2017

Hôtel Receptor


Igor se prépare à retrouver des amis pour le week-end dans leur maison de campagne. Il prend le train et les indications de son hôtesse sont claires: ne pas prendre le premier mais le second train. Sous pression ou lassitude, Igor se trompe et découvre qu'il ne peut pas s'arrêter à son arrêt. Le contrôleur lui indique la marche à suivre: dormir dans un compartiment couchette et repartir avec lui quand ce même train ferait marche arrière. Et puis ne pas s'effrayer de la cohue et de la brutalité des voyageurs qui montent et vont se déverser à l'arrêt de l'Hôtel Receptor.
Mais rien ne marche comme prévu. Le contrôleur n'est plus, le train ne part plus, destination final ce fameux hôtel.

Avec les premières pages, le lecteur comprend que les règles ne sont pas les mêmes, que le héros se retrouve dans un espace régi pour lui seul. L'hôtel est la destination rêvée de nombreuses personnes. Les réservations se font des années auparavant, les clients viennent avec toute leur famille... et ne repartent pas. Aucun transport n'est prévu pour lier ce lieu à la ville la plus proche, si éloignée.
Mais Igor n'est pas attendu, n'est sur aucune liste. Il faut faire quelque chose: l'hôtesse d'accueil le fait passer pour un membre du personnel. Très peu de personne seront au courant, les services travaillent en complète autonomie. Mais Igor lui ne veut qu'un entretien avec le directeur, parti. Pour où, personne ne sait, pour longtemps, personne ne sait non plus.
Alors Igor commence à travailler dans un service, plus l'autre. Mais tout est loufoque. Il faut retrouver les pêcheurs qui n'ont pas ramener la livraison de poissons. Sont-ils morts? Ont-ils rencontrer le monstre? Et cet homme qui l'accompagne aux pouvoirs étranges. Ou vigile au théâtre mais comme un spectateur de choix. Ou accompagnateur de sortie pour enfants. Il faudrait les perdre.
Ce lieu est mystérieux, connu, sujet de reportage mais il est comme un espace de vie à part. Des services exceptionnels, des transports individuels ou en commun internes, des écoles.
Une magie oppressante opère. Le lieu, face client ou pile personnel, est tentateur. Les personnages aussi.

De l'envie, du mécontentement, des vocations latentes, une précipitation des employés et pourtant un temps lent et volontairement assoupi ou mis à profit pour ce qui pourrait compter: l'art, la création en devenir (la Résidence des livres accueillent les livres en cours de création, rendus autonomes ou destinés à être conservés à la postérité. "Ici, les oeuvres prennent forme, se déploient et s'épanouissent, chacune à sa manière, dans des conditions optimales. Elles respirent l'air de Receptor."
Le roman de Raia Del VECCHIO est un peu bancal mais les touches de folie restent en tête, par exemple cette autruche. Le règlement officiel et officieux de l'Hôtel Recpetor me manque pour découvrir encore plus les zones sombres.

Merci à l'opération Masse critique de Babelio et aux éditions Phébus.

mercredi 21 juin 2017

" - Les messagers de Wolf sauront où et comment vous trouver. Ils viendront vers vous. Si vous êtes vigilant, vous ne pourrez pas les rater." - Hôtel Receptor


"Mais lorsque Igor entra dans sa chambre, une grosse tache noire obstruait la fenêtre. [...] à y regarder de plus près, Igor distingua des touffes de plumes écrasées contre la vitre. Lorsqu'il effleura le carreau, la masse noire se mit à remuer et une tête d'autruche apparut, tordant son long cou derrière son dos. L'oiseau essayait de pousser la fenêtre de son front, et comme la vitre lui résistait, l'animal s'irrita et se mit à frapper avec son bec. Igor ouvrit. Il mit du temps à saisir ce que l'oiseau lui voulait: Igor devait monter sur son dos. Déjà l'autruche montrait des signes d'impatience, elle étirait ses longues pattes l'une après l'autre pour montrer à quel point cette position assise lui était inconfortable. Igor revêtit son manteau, grimpa sur le rebord de la fenêtre et s’agrippa à l'oiseau. Sans attendre, l'autruche se dressa sur ses pattes et s'élança du toit. Elle se laissa tomber à pic. Les étages de Receptor défilèrent à toute vitesse. Igor et l'oiseau aux membres mal dégrossis allaient s'écraser sur le tapis en caoutchouc devant l'entrée quand, soudain, à l'approche du cinquième étage, l'autruche se mit à battre des ailes de toutes ses forces. Elle se maintint à une altitude égale. Puis elle se mit à voler à grands battements d'ailes.
[....]
Dans ses efforts, l'autruche soufflait fort. Elle émettait de petits sons, comme un murmure. Depuis le début du voyage, elle semblait répéter une même formule mal articulée, à peine audible. L'oiseau atterrit de l'autre côté du canyon. Emporté par son élan, il courut à toute vitesse sur le sol rocailleux, ralentit, freina, et s'effondra d'un seul coup. Igor se releva. L'autruche ne remuait plus. Il secoua l'oiseau, en vain. C'est alors que sa main rencontra une mince chaîne autour du cou de l'autruche, à laquelle un message était accroché. Igor s'en saisit:
"J'espère que vous avez passé un agréable voyage. Maintenant, à vous de poursuivre la route par vos propres moyens. [....] Ne vous occupez plus de moi, nous autres, autruches, devons récupérer plusieurs jours après un tel effort." "
(extrait de "Hôtel Receptor" de Raia DEL VECCHIO, Phébus; source photo)

samedi 10 juin 2017

"- Ah oui ? C'est quoi la vie? C'est où?" - Kinderzimmer

Je ne fais plus d'avis de lecture. Plus le temps. Non, c'est faux. Le temps je pourrais l'avoir, le prendre d'ailleurs et retrouver le plaisir de parler d'un livre opportun.
Je n'en ai plus le courage, cela reviendra ou pas.

Il y a tout de même des lectures que je ne peux pas taire, de celles qui vous chamboulent, qui seront bien dans une pile de livres à relire. "Kinderzimmer" de Valentine GOBY fait partie de ces livres, un coup de poing dans le plexus.
Une descente aux enfers, les camps de la mort pendant la seconde guerre mondiale, des moments de présent pur où la vie doit prendre le dessus. Une morsure d'un chien de SS évitée, et voilà l'espoir. Il est si ténu. Mila arrive au camp avec sa cousine et enceinte. Elle décrit ses corps décharnés, ce manque d'humanité, ces squelettes ambulants plus proches de la mort, de la pourriture, de la décomposition que d'un semblant de vie. Et il y a ce pincement au corps, ce ventre dur, ce foetus qui sera sa perte ou son bonheur. L'Allemagne ne peut pas perdre dans le camp, mais elle ne peut pas vraiment gagner, un concert d'ongles, des pianos offerts aux vents et à la pluie, des épingles coincées dans l'entre-jambe, des morceaux de savon... Il y a un scintillement d'humanité, là, juste là... dans un brossage de dents.


"- Tu ne brosses plus tes dents. Tu ne peignes plus tes cheveux avec tes doigts. Tu ne laves plus ton visage. Les coutures de ta robe grouillent de poux. Tu t'écorches. Tes vêtements sont tachés. Tu pues.
Assise sur la paillasse, Mila ne répond pas.
- Deux nuits que je dors avec toi. Je t'ai vue au début, quand tu es arrivée. Tes cheveux blonds et lourds et ta peau de lait. Tu avais la nuque droite. Regarde-toi.
Teresa passe la main sur les cheveux de Mila, mèches crépues en boules d'algues mortes [...]
- Tu ne te mouches plus qu'avec les manches de ta veste. Tes ongles sont dégoutants. Moi je suis ici depuis trois ans. Vois mes dents. Mes ongles. Mes cheveux. J'ai fait raser ma tête pour éviter les poux. [...]
Mila essaie de dégager sa tête, de décrocher la main de la Polonaise en soulevant ses doigts un à un mais la fille serre, enfonce les joues de Mila entre les mâchoires comme on force la gueule d'un chien. De la bouche de Mila ne sort plus qu'un borborygme.
- Je ne te lâche que si tu y vas, que si tu te jettes contre les barbelés.
[...]
- Non? Tu n'as pas envie? Je t'ai vue quand ton amie est morte, j'ai vu comme tu te palpais le corps, ça te soulageait que la mort l'ait prise, elle. Je t'ai vue lui enlever son sac et lui arracher ses chaussures, des chaussures meilleures que les tiennes, et tu as tout de suite mangé son pain. Tu voulais vivre. Tu n'iras pas te jeter contre les barbelés. Mourir maintenant ou plus tard ça ne t'est pas égal. Alors debout, va te laver les dents!"

(extrait "Kinderzimmer" de Valentine GOBY, Babel Actes sud; source photographie)

mardi 6 juin 2017

Kitty Crowther

... parce que je l'adore
... parce que je ne peux pas visionner son documentaire sur la télévision belge.
... parce que je viens de découvrir qu'un de mes professeurs éphémère de Mooc littérature jeunesse, Michel Defourny, parle d'un de ses livres, "Moi et rien".
... parce que... "L'enfant racine" ici.
....
... parce que j'aimerais parler de ses livres encore et encore

mercredi 10 mai 2017

"Et elle a tendance à être triste et solitaire [...]. Je peux comprendre ça chez un adulte..." - Une vie après l'autre


" "La réincarnation, lui avait dit le Dr Kellet. En as-tu déjà entendu parler?" Ursula, âgée de dix ans, secoua la tête. Elle avait entendu parler de très peu de chose. [...] [Le Dr] portait un costume trois-pièces en tweed auquel était attachée une grosse montre de gousset en or. Il sentait le clou de girofle et la pipe et avait un air pétillant comme s'il s'apprêtait à faire griller des muffins ou à lui lire une excellente histoire [...].

Il lui offrit du thé qu'il prépara à l'aide d'une chose appelée samovar installée dans un coin de la pièce. [....] Le thé était noir et amer et n'était buvable qu'à l'aide de tonnes de sucre et du contenu de la boîte de biscuits Marie de marque Huntley and Palmer qui se trouvait entre eux sur la petite table.
[....]
"La réincarnation est au cœur de la philosophie bouddhiste", dit le Dr Kellet en tétant sa pipe en écume de mer. Toutes les conversations avec le Dr Kellet étaient ponctuées par cet objet, soit par la gestuelle - il la pointait beaucoup en la tenant soit par l'embout soit par le fourneau sculpté d'une tête de Turc (fascinant à lui seul) - soit par le rituel consistant à la vider, la bourrer, la tasser, l'allumer etc. "As-tu entendu parler du bouddhisme?" Non.
"Quel âge as-tu?
- Dix ans.
- Encore toute jeune. Peut-être que tu te rappelles une vie antérieure. Bien sûr, les disciples de Bouddha ne croient pas qu'on revienne sous les traits de la même personne dans les mêmes circonstances, comme tu en as l'impression. On avance, vers le haut, vers le bas, de biais à l'occasion, je suppose. Le but est d'atteindre le nirvana. Le non-être pour ainsi dire." A dix ans, il semblait à Ursula que le but devrait être l'être. " La plupart des religions anciennes, continua-t-il, adhèrent à l'idée d'une circularité - le serpent qui se mord la queue, etc."

(extrait de "Une vie après l'autre" de Kate ATKINSON, édition Livre de poche; Photo Altinok)

jeudi 4 mai 2017

"L'arbre dansait pour elle" - Une vie après l'autre


"Le premier printemps d'Ursula s'était déployé. Couchée dans son landau sous le hêtre, elle avait regardé les jeux de lumière dans les feuilles vert tendre lorsque la brise faisait délicatement osciller les branches. Les branches étaient des bras et les feuilles comme des mains. L'arbre dansait pour elle. Fais dodo, mon bébé, tout en haut de l'arbre, lui fredonnait Sylvie.
J'avais un petit arbre qui ne voulait donner qu'une noix de muscade argent et une poire d'or, chantant Paméla en zézayant.
[...]
Des branches nues, des bourgeons, des feuilles - le monde tel qu'elle le connaissait défila sous les yeux d'Ursula. Elle observa les changements de saison pour la toute première fois. Elle était déjà née avec l'hiver dans les os, puis vint la promesse vive du printemps, les bourgeons qui gonflent, la chaleur indolente de l'été, la moisissure et le champignon de l'automne. Elle vit tout cela du point de vue limité de sa capote de landau. Sans parler des embellissements quelque peu aléatoires apportées par les saisons - le soleil, les nuages, les oiseaux, une balle de cricket égarée dessinant silencieusement une courbe au-dessus de sa tête, un arc-en-ciel une ou deux fois, la pluie trop souvent à son goût. (On tardait parfois à la sauver des éléments.)
[...]
Le landau était dehors par tous les temps car Sylvie avait l'obsession de l'air frais, héritée de sa propre mère, Lottie, qui avait dans sa jeunesse séjourné dans un sanatorium suisse, passé ses journées assise dehors sur une terrasse, emmitouflée dans une couverture, à contempler passivement les cimes enneigées des Alpes."

(extrait de "Une vie après l'autre" de Kate ATKINSON, édition Livre de poche; peinture d'Akseli Gallen-Kallela)

dimanche 16 avril 2017

"Habituellement, je n'aime pas les concours car je suis affreusement déçu si je ne gagne pas, mais j'aime toujours chercher des oeufs." - Les mémoires de papa Moomin


"- Cher peuple! Chers sujets loufoques, écervelés et turbulents! Vous avez reçu ce qui vous convient le mieux. Vous ne méritiez ni plus ni moins. Dans Notre sagesse centenaire, Nous avions réparti les œufs dans trois sortes de cachettes: premièrement dans les endroits qu'on rencontre obligatoirement si l'on court ça et là ou si l'on est trop paresseux pour chercher. Ces prix-là sont bons à manger. Deuxièmement dans des endroits que l'on trouve à condition de chercher calmement, avec méthode et science. Ces prix-là sont utiles à quelque chose. Mais, troisièmement, nous avions choisi des cachettes qu'on ne peut découvrir sans être doué d'imagination. Et ces prix-là ne servent strictement à rien. Écoutez-moi bien, chers sujets incorrigibles! Qui d'entre vous a cherché avec le plus de fantaisie: sous les pierres, dans les ruisseaux, à la cime des arbres, dans les bourgeons de fleurs, dans ses propres poches ou près des fourmilières? Qui donc a trouvé les œufs 67, 14, 890, 999, 223 et 27?
- Moi! criai-je si fort que je sursautai, confus. Une toute petite voix se joignit à la mienne:
- 999.
- Avance, pauvre troll, dit le Souverain. Voici les lots inutiles du fantaisiste. Aimes-tu cela?
- Énormément, Votre Majesté, dis-je dans un soupir de bonheur en voyant, émerveillé, ce que j'avais gagné."
(extrait de "Moomin, les mémoires de Papa Moomin" de Tove JANSSON, Le petit lézard)

samedi 15 avril 2017

Les trois vies d’Antoine Anacharsis


Au début, dans le ventre de sa mère, bercé par ses mélopées lui racontant l’océan, son île, les baleines, les tortues, son histoire et son trésor (de pirate), il est Taan. Il n’est pas encore né, il est témoin. Il aurait pu naître à Madagascar, esclave sur un bateau négrier mais ce sera par magie.
 Sa seconde vie démarre dans l’océan. Le Docteur Blind le découvre en Afrique, l’adopte, lui l’enfant Antoine. Ils partent ensemble à la recherche du trésor de son ancêtre. Il leur faut des indices, une aide, celle d’Edgar Allan Poe peut-être, qui semble expert dans sa nouvelle du « Scarabée d’or ». Ils partent vers l’Amérique et se perdent en chemin. Esclave, voleur, fuyard, rattrapé et mutilé, Antoine perd goût au trésor, aux amis, à la famille et devient baleinier.
Sa troisième vie coïncide avec l’invention de son nom de famille, Anacharsis. Il déambule maintenant sans but ou si, un retour, vers ses origines, son histoire

Alex COUSSEAU propose un roman dit de formation
La formation est effective, un héritage oral, la lecture, l’écriture, voir ici, la conscience des peuples. L’initiation est proposée au héros et au lecteur : d’enfant poursuivant un fantasme vers un responsable de famille.
L'auteur embarque son lecteur avec une multitude de vies, mêlant ce qui peut plaire (chasse au trésor, expérience forte de baleinier), du fantastique réel ou fictif (spiritisme, Phileas Gage, Edgar Allan Poe) et des cartes géographiques.

Il s’agit d’un magnifique roman d’aventures mêlant le réel et l’imaginaire. C’est érudit sans être un roman pédagogique. Nous parcourons le monde en poursuivant le vrai cryptogramme du pirate La Buse et découvrons une époque, le IXème siècle (esclavagisme, baleiniers, ruée vers l’ouest américain, avancées technologiques – chemin de fer, daguerréotype). L’océan apporte sa magie avec sa faune fantastique, tortue, cachalot ou kraken. Le récit apporte péripéties et symboles forts.
Aussi, l’auteur permet une réflexion, sans être pesante, sur l’esclavagisme, la colonisation et les différences entre les peuples.

"Il y a de la beauté dans cette lutte pour tenir debout" - Equinoxe


"Je me dis tous les jours qu'il est un peu trop tard. Je ne pourrai jamais combler ces dix dernières années perdues à ne rien apprendre, rien comprendre. Je ne serais jamais Gene Kelly, Pollock, Virginia Woolf ou Chris Killip. Je n'ai pas le souffle. Je ne suis pas équipée pour cela. C'est douloureux. Je l'ai cru avant, un peu. Je m'étais secrètement raconté cette histoire-là, à l'âge où on peut faire semblant de croire en son talent, où on espère qu'il va se construire pièce par pièce devant soi. Je pense à tout cela. Je rumine encore et encore. Je sais que c'est inutile.

Il faut que je réduise mon ego. Ne plus me laisser envahir par ce que je ne suis pas.

Je bute tous les jours sur le mur insupportable de mes limites, et pourtant je continue.

Comme sur un vélo.

Si je m'arrête, je tombe."
(Extrait des "Équinoxe" de Cyril Pedrosa; édition Aire libre)

jeudi 13 avril 2017

"Une bête furtive qui habitait ma maison" - Le soir du chien

En ce moment des lectures comme des portraits. De magnifiques femmes, des tempéraments, des vies hors de ce que nous attendons d'elles.


Ici Marlène, aimée...
"Elle m'a parlé; très vite, elle m'a parlé, dans une langue comme neuve, qu'elle semblait se découvrir. J'écoutais. Elle ne me regardais pas, ne me touchais pas. Elle se laissait regarder; je ne la touchais pas. Je la buvais, sans la désirer comme désirent les hommes, avec le ventre. J'étais pris. Elle racontait, dans la lumière des après-midi, et le bruissement de la plage, troué de cris d'enfants. Elle racontait sa mère, sa grand-mère, ses sœurs, la boulangerie, le salon, et les hommes; le grand-père, Georges, son père. Elle disait avec une confiance assourdissante, donnée, comme pour toujours. Elle avait une voix grave, presque voilée, monocorde et ténue; une voix venue des longues steppes du silence et qui n'était pas de son âge. Chaque après-midi, je revenais. Elle ne semblait pas m'attendre et ne s'étonnait pas de me retrouver sous le parasol rayé de bleu. Nous ne nous baignions pas."

peut-être perdue...
"C'était un coup dans mon ventre, un nœud, un creux. C'était d'abord de la douleur, une question de corps. Il fallait se rassurer, continuer, attendre pour savoir, pour voir. Je ne me suis pas battu. Se battre comment. On n'a droit à rien. Chacun s'appartient, dans la solitude de sa peau. Je n'ai pas pleuré; devant elle. Je ne l'ai pas suppliée."

(extrait de "Le soir du chien" de Marie-Hélène LAFON, points)

samedi 18 mars 2017

Les yeux ouverts - Le livre d'un été


"Je sais plonger, dit Sophie. Tu sais, toi, ce que ça fait quand on plonge ?
La grand-mère répondit : Bien sûr que je le sais. On lâche tout, on prend son élan et on plonge. On sent les algues vous glisser le long des jambes, elles sont brunes et l'eau est claire, plus claire en haut, et il y a plein de bulles aussi. On glisse. On retient son souffle, on glisse, on se retourne et on remonte vers la surface, on se laisse monter et on respire. Ensuite, on flotte. On flotte, tout simplement.
Et tout le temps on a les yeux ouverts, dit Sophie. Bien sûr. Personne ne plonge les yeux fermés."
(extrait de "Le livre d'un été" de Tove JANSSON, Albin michel livre de poche; illustration extraite de Moomin)

vendredi 3 mars 2017

Relectures jeunesse

Vider les étagères de la bibliothèque familiale pour trouver quelques exemplaires...
les relire, en faire un avis de lecture (si pas encore fait) et rechercher (encore) "L'ogresse en pleurs" de Valérie DAYRE, illustré par Wolf ERLBRUCH, "Nour, le moment venu" de Mélanie RUTTEN, "Le plus malin" de Mario RAMOS, "Sa Majesté des mouches" de William GOLDING.



"La fille des batailles" de François PLACE
"Les derniers Géants" de François PLACE
"Max et les Maximonstres" de Maurice SENDAK
"C'est moi le plus fort!" de Mario RAMOS
"Fifi Brindacier" d'Astrid LINDGREN
"Ernest et Célestine, musiciens des rues" de Gabrielle VINCENT
"Comment Wang-Fô fut sauvé" de Marguerite YOURCENAR
....
et se dire que des (re)lectures vont suivre encore durant les semaines à venir...

jeudi 2 mars 2017

Kinsella - Les trois lumières


"Dès qu’il la prend, je me rends compte que mon père ne m’a jamais tenu la main, et une partie de moi voudrait que Kinsella me lâche pour que je n’aie pas à éprouver cette sensation. C’est une sensation pénible mais progressivement je m’apaise et ne me préoccupe plus de la différence entre ma vie à la maison et la vie que j’ai ici."

"Tout, ce soir, semble étrange : marcher jusqu'à une mer qui est là depuis que le monde est monde, la voir et la sentir et la craindre dans la pénombre, écouter cet homme parler des chevaux en mer, parler de sa femme qui fait confiance aux autres pour apprendre à qui ne pas faire confiance, des paroles qui m'échappent en partie, des paroles qui ne me sont peut-être pas destinées."
(extrait de "Les trois lumières" de Claire KEEGAN, 10/18;  source collage Merve OZASLAN)

dimanche 19 février 2017

J'ai lu - Une activité respectable


"Ma chambre sous les toits, peinte en vert translucide, était remplie de livres et de petits papiers - les livres, ma mère les y avait entassés l'été précédant mon entrée à l'école primaire, et je me souviens de comment nous nous tenions ensemble face au monument de pages qu'elle avait amassées dans la pièce. A ce moment, il y avait quelque chose dans ses yeux qui suppliai et qui s'en voulait de supplier, quelque chose qui ne voulait rien imposer à une si petite fille mais qui redoutait pourtant de ne plus rien avoir à faire avec elle si elle ne passait pas l'épreuve. C'était la première fois que je voyais ma mère être seulement elle, être tellement vulnérable que je l'ai gravée dans ma mémoire, blonde, enceinte de ma sœur, bouleversante, devant le butin qu'elle avait rassemblé pour me dire qui elle était, en réalité. Un monument identique de livres l'avait sauvée, elle, trente ans auparavant, d'une enfance complètement ratée, alors elle étalait son secret devant moi, elle m'expliquait ce qu'elle aimait le plus au monde, dans un mouvement qui était aussi un potlatch, une offre de richesse démesurée, et à laquelle il s'agirait peut-être de répondre un jour par un don encore plus considérable."
(extrait de "Une activité respectable" de Julia KERNINON, édition du Rouergue; illustration de Kitty CROWTHER)

samedi 18 février 2017

Roc, Rokh, Rukh ou Rukhkh - Sindbad le marin et Aladdin



"En jetant les yeux sur la mer, je ne vis que de l'eau et le ciel; mais, ayant aperçu du côté de la terre quelque chose de blanc, je descendis de l'arbre, et, avec ce qui me restait de vivres, je marchai vers cette blancheur, qui était si éloignée que je ne pouvais pas bien distinguer ce que c'était.
Lorsque j'en fus à une distance raisonnable, je remarquai que c'était une boule blanche d'une hauteur et d'une grosseur prodigieuses. Dès que j'en fus près, je la touchai et la trouvai fort douce. Je tournai à l'entour pour voir s'il n'y avait point d'ouverture; je n'en pus découvrir aucune, et il me parut qu'il était impossible de monter dessus, tant elle était unie. Elle pouvait avoir cinquante pas en rondeur.
Le soleil alors était prêt à se coucher. L'air s'obscurcit tout à coup comme s'il eût été couvert d'un nuage épais. Mais, si je fus étonné de cette obscurité, je le fus bien davantage quand je m'aperçus que ce qui la causait était un oiseau d'une grandeur et d'une grosseur extraordinaires, qui s'avançait de mon côté en volant. Je me souvins d'un oiseau appelé roc dont j'avais souvent ouï parler aux matelots, et je conçus que la grosse boule que j'avais tant admirée devait être un oeuf de cet oiseau. En effet, il s'abattit et se posa dessus, comme pour le couver."


"- Je pense qu'il ne manque qu'une chose à ce palais pour être le plus beau du monde. On m'a dit que sur le mont Caucase vivait le rokh, un oiseau d’une grandeur prodigieuse, et que ses œufs étaient d'une splendeur inouïe...
[....] Aladdin [...] sortit de ses habits la lampe qui désormais ne le quittait plus et la frotta. Le génie apparut.
- Il manque à ce dôme un oeuf de rokh. Apportes-en un et suspends-le.
Contrairement aux fois précédentes, le génie ne partit pas exécuter l'ordre. Il entra dans une épouvantable colère:
- Sois maudit pour ton ingratitude! Le rokh est mon maître! Quoi? Tu voudrais que je t'apporte mon maître qui t'a couvert de bienfaits et que je le pende pour décorer ton palais? Tu mériterais d'être réduit en cendres, toi, ton palais et toute ta descendance!"

(1er extrait correspond au second voyage de Sindbad le marin, de la 73ème nuit, issu des "Mille et une nuits" traduction d'Antoine GALLAND, Maxilivre; le 2d extrait de "Sur les traces d'Aladdin" de Thierry APRILE; Gallimard jeunesse; premier tableau de Robert Swain GIFFORD, deuxième d'Elihu VEDDER)

jeudi 16 février 2017

Emerence - La porte


"Je détournais la tête, ne supportant pas son regard. Alors vint le moment le plus décisif, le plus bouleversant de ma vie, elle ouvrit la bouche et happa mes doigts entre ces gencives édentées. Si quelqu’un nous avait vues, il aurait pensé que nous étions des perverses ou des folles, seulement je savais ce que cela signifiait, parfois Viola [notre chien] n’avait pas d’autre moyen de nous faire comprendre quelque chose, je connaissais ce mordillement, ce langage canin exprimant l’extase et le bonheur sans limite."
(extrait de "La porte" de Magda SZABO, livre de poche;  photographie extraite du film d'Istvan SZABO, adapté du livre, avec Helen Mirren en Emerence)

Oukiok - Je suis le chapeau


"A cette époque, lorsqu'une mère mourait avant les deux ans de l'enfant, et si aucune femme ne se décidait à l'allaiter, on supprimait l'enfant. Le père hésitait. Sa sœur, elle-même jeune maman, a les seins gonflés de lait. Mais cette femme n'a aucune envie d'adopter le nouveau-né. Et comme le père tarde à réagir, c'est elle, la tante, qui ramasse une pleine poignée de neige et s'apprête à l'enfouir dans la gorge du nouveau-né pour l'étouffer. Pressentant le danger, ce dernier tourne la tête dans tous les sens. D'une main, la tante l'immobilise et lui ouvre la bouche. De l'autre main, elle approche la neige. Ses doigts tremblent. La grand-mère, qui vient de perdre sa fille, se met à pleurer bruyamment. Les enfants joignent leurs pleurs au chahut, dehors les chiens aboient, le vent gémit, mais à la surprise de tous c'est la tante qui braille le plus fort. Tous ces hurlements n'en font qu'un seul, glacial, épouvantable, qui résonne gravement entre les parois de l'iglou. Les yeux révulsés, la tante s'écarte brusquement du nouveau-né et recule en maudissant Aterangui, qui lui mord à pleines dents la fesse gauche. Rien à faire, les hommes ont beau s'y prendre à plusieurs, Aterangui ne desserre pas sa mâchoire d'un millimètre. Une minute entière. Jusqu'à ce que la tante s'évanouisse.

Alors le nouveau-né, un garçon, recrache le peu de neige qui lui encombre la bouche,, la grand-mère arrête de pleurer, et les autres enfants font silence. Ils le regardent, lui, le nouveau. Tout le monde dévisage cet enfant miraculé, qui vient d'échapper à une mort programmée.
[....]
Pittattaritseq, le père, tarde à donner un nom au garçon. [....] [il] hésite encore. A force d'hésiter, il abandonne, et c'est Aterangui qui se charge de choisir un nom pour son frère. D'un doigt, elle trace ce nom dans la neige: Oukiok (ce qui signifie "hiver"). Elle le grave sur la pierre, elle le dessine sur le front de son frère. OUKIOK.
Car Aterangui est muette. Définitivement muette."
(extrait de "Je suis le chapeau" d'Alex COUSSEAU, éditions du Rouergue; illustration extraite de "Apoutsiak" de Paul-Emile VICTOR)

dimanche 12 février 2017

"Avez-vous déjà observé des papillons, Monsieur le Maire?" - Le rapport de Brodeck


"[Les papillons de la variété "Rex flammae"] vivent en petits groupes et on pense qu'il existe chez eux une sorte de solidarité qui les pousse à se rassembler lorsque l'un d'entre eux trouve de la nourriture en quantité suffisante. Ils tolèrent alors au sein de leur groupe des lépidoptères d'autres espèces... Dès qu'un prédateur survient, les "rex flammae" semblent se prévenir les uns les autres et se mettent à couvert... Les papillons, qui un instant plus tôt étaient intégrés au groupe, paraissent ne pas avoir l'information... et ce sont eux qui se font manger par l'oiseau. En livrant ainsi une proie au prédateur, ils garantissent leur survie. Lorsque tout va bien pour eux, la présence d'individus étrangers ne les dérange pas... mais dès qu'un danger se présente, qu'il en va de l'intégrité de leur groupe, ils sacrifient ceux qui ne sont pas des leurs."
(extrait du "Rapport de Brodeck" de Manu LARCENET d'après le roman de Philippe CLAUDEL, éditions Dargaud)

mardi 7 février 2017

L'île du temps perdu

C'est avec plaisir que je retrouve cette auteure italienne. "L'île du temps perdu" de Silvana GANDOLFI est un court roman plein de douceurs et de vivacité.


Deux enfants, Giulia et son amie Arianna, se perdent dans une mine lors d'une sortie scolaire. Dans le noir, puis sur l'île. Un volcan expulse sur ces pentes tout ce qui a été perdu sur terre. Elles comme les objets, elles comme les monuments, elles comme les musiques pas encore écrites, elles comme les émotions.
Elles rencontrent les enfants habitant l'île. Passablement gentils jusqu'à ce qu'ils poussent dans une crevasse un vieux grand-père désorienté lors d'une sortie de sa maison de retraite. Comment choisissent-ils ceux qui ont le droit de vivre et les autres? Il faudrait avoir envie de rester sur ce lieu magique, ne pas souhaiter retrouver sa vie d'avant. Mais ce n'est peut-être qu'un qui-pro-quo. Jour après jour, elles découvrent tous les habitant, les enfants, les adultes, les perdus pour tous même pour l'humanité et l'existence des atolls d'îles par zone géographique de lieux de perte.
Les repères temporels sont différents, pas de véritable nuit, pas d'heure mais les grondements irréguliers du volcan. Cela ressemble à un pays merveilleux. Sur cette île, ceux qui se sont perdus, ceux qui sont à même de paresser, de rêver, de perdre du temps, de perdre le temps. Il y a même dans les trouvailles autour du volcan des magnifiques émotions (espoir, patience, courage, mémoire) à se masser sur le corps contenus dans du plancton ou des lapilli volcaniques. Prendre soin de ses rêveries, de soi.
Le lieu est magique mais il est aussi voué à se détériorer. N'existe-t-il pas derrière le marais des cannibales? Humains perdus comme tous mais ayant respiré près de fumerolles toxiques, le temps noir. Apathiques, se mangeant les uns, les autres, même eux-même. Le gaz ne serait-il pas en train de se répandre? Le marais les séparera-t-il toujours? Mais le monde réel est le pire dans ce désastre annoncé.
"[...] toutes ces fumerolles correspondent à du temps perdu, mais pas celui des insouciants, pas celui qui nous fait vivre. En face jaillit le temps que les gens perdent sur Terre par stupidité, par manque d'initiative. Le temps gâché à cause de bureaucratie, des embouteillages. Tu comprends? C'est un temps destructeur, noir, qui dévore celui qui le subit."
Il faudra prendre ses responsabilités, choisir l'action, vivre sur l'île ou retourner à la vraie vie... pour ceux qui peuvent.

Et puis le livre est un roman, l'auteure le précise mais elle ajoute aussi qu'il s'agit d'une histoire racontée par Giulia: ce seraient ses souvenirs d'enfance. mais comment croire une telle chose? C'est trop merveilleux et angoissant? Silvana envoie des lettres à son amie, l’héroïne, pour l'informer de son avancée dans la rédaction de l'histoire. Elle doute, la questionne et rêve que l'île est vraie.

A travers ce conte, l'enfance se dévoile dans sa spontanéité, son indolence, son oisiveté (cf extrait), comme des qualités à préserver. Les adultes, qui les conservent, eux, sont encore des rêveurs, des découvreurs ou des mal adaptés. Le livre tente de faire un pont entre le merveilleux et le monde adulte, la paresse comme construction de soi, retour à soi et la vraie vie. C'est doux et chaud!


L'oisiveté - L'île du temps perdu




"Chère Giulia,

[....]
Au fait, est-ce que tu trouves que je me fais bien comprendre quand je parle d'"oisiveté"? Ou bien, à sa parution, y aura-t-il des adultes pour interdire ce livre à leurs enfants, en prétextant qu'il ne faut jamais rester à ne rien faire et que l'oisiveté est la mère de tous les vices; que qui ne fait rien n'a rien et que, même dans Pinocchio, il est dit que c'est une très vilaine habitude dont il faut se débarrasser dès le plus jeune âge!
Bien entendu, l'oisiveté de l'île, c'est autre chose: c'est réussir à se confronter avec soi-même sans s'ennuyer, s'intéresser à des choses insignifiantes, comme le vol d'un moustique, pour y découvrir la mélodie du soleil et les lois de l'univers.
Mais c'est aussi décider que si l'on veut faire quelque chose, quoi que ce soit, alors cela vaut la peine de le faire avec énergie et passion pour que ça réussisse. Sans oublier, cependant, que l'action est juste l'une des manières de vivres, et non la seule.
Pour résumer, l’oisiveté est l'art de faire en ayant l'air de ne rien faire.
Tu es d'accord avec ça?
[....]
S."
(extrait de "L'île du temps perdu" de Silvana GANDOLFI, éditions Les Grandes Personnes - j'en parle là; source photo de Kate T.PARKER)

Dictionnaire fou du corps

Nous sommes là sur un livre clivant. De mon côté, j'ai décidé de plonger avec enthousiasme dans cette proposition débordant les tabous et invitant aux pétillements du cœur.

© Katy COUPRIE / Thierry Magnier

"Dictionnaire fou du corps" de Katy COUPRIE est une somme de définitions, 801 mots.
Il faut se méfier, en plus des onomatopées (zzzzz) d'autres sont faux (abdomignon). Vous trouverez, pour chaque, le sens propre et/ou le sens figuré, le sens anatomique ou spécifique
Le corps humain est ainsi présenté anatomiquement en pièces détachées, les organes, les os, les éléments plus petits et leur nom encore peu connus de tous: scapulo-huméral, wormien, xiphoïde, jéjunum.... Et premier choc, pour certains, les organes génitaux sont présents et pas seulement dans leur schéma anatomique interne.
Mais vous aurez aussi d'innombrables mots tournant autour de notre perception du corps: sa silhouette, sa beauté, ses mouvements en plus de ses fonctions (danse - sacre du printemps ou danse macabre-, jeu, acrobatie, rire, massage, loucher, bronzer, lévitation, se laver...).
Puis d'autres, pour pouffer de rire ou rire sous cape: pellicule, poil, pus, pet; rot, furoncle, se dégarnir ou tablette (de chocolat).

© Katy COUPRIE / Thierry Magnier

Exemple les pages consacrées au H : ha, habillé, haleine, hâle, hammam, han, hanche, haut-le-coeur, haut-le-corps, hep!, hérédité, hermaphrodite, hibernation, hirsute, hirsutisme, hiver, homme, hoquet, hormone, humain, humeurs, hybride, hymen, hypoderme, hypothalamus.

Le choix des mots est déjà subjectif: en plus de découvrir son corps, c'est toute notre façon d'en parler, d'en rire, d'en jouer jusqu'au désir qui apparait. Ce n'est pas qu'une vulgarisation scientifique, ici le corps est maltraité avec douceur, chatouiller avec ardeur et les petites brimades remises dans un contexte d'humour et de relativisation.
Puis les définitions se veulent jeux de mots, accompagnées de fausses citations (avec quelques vraies) : pour décapiter "Qu'on lui coupe la tête! Qu'on lui coupe la tête!" (La Reine de cœur). 

© Katy COUPRIE / Thierry Magnier

GALIPETTE n.f. 1* Sorte de roulade désordonnée que les enfants effectuent volontiers, en général la tête la première et en rigolant. Les adultes ne savent plus vraiment faire la galipette. Ils font le grand saut. 2* Fig. Faire des galipettes: faire l'amour. Voir Gymnastique, Sexe.

FANTÔME n.m. Corps de rêve sous un drap. Être impalpable, le fantôme se convoque, mais ne répond pas au téléphone. S'il laisse un mot, c'est "je reviens". Voir Esprit, Immatériel.

CHIRURGIE n.f. Fig. Choix de l'opération: addition, soustraction, multiplication ou division. Voir Ablation, Amputation, Césarienne, Greffe.

Bien-sûr il est question de sexe, déjà en les présentant avec différentes appellations, dans leur fonctionnement mais aussi dans de très nombreux mots associés. Accouplement, reproduction, extase, han, coït mais point de fornication ou de foutre: le langage, même s'il peut déstabiliser certains, n'en est pas moins choisi.

© Katy COUPRIE / Thierry Magnier

Et puis il y a l'aspect visuel. Le livre se veut une compilation de termes scientifiques et d'humour, les illustrations suivent cette tendance: des gravures anatomiques anciennes avec des dissections illustrées (stylisées ou très réalistes), des dessins d'écorchés, des schémas d'organes, des dessins du squelette; mais aussi des photos de bouches, d'yeux, de mains; mais aussi de très nombreux croquis sur le vif de mouvements et positions en gros traits colorés, des croquis de gestuel, des aplats de position, des ombres, des tâches.

© Katy COUPRIE / Thierry Magnier

Il s'agit d'un objet culturel. Des partis-pris, des choix audacieux, de petits chocs visuels, du jargon scientifique, des mots crus, des digressions. Au détour des pages, vous trouverez Batman, Louis de Funès, Einstein, Médusa, le Minotaure, Superman, Pinocchio, Vélasquez et tant d'autres (car les fausses citations nous ouvrent encore des portes!).

© Katy COUPRIE / Thierry Magnier

Le dictionnaire répond à de nombreuses questions possibles, déroute aussi, fait sourire, fera rire le plus jeune lectorat mais il garde ce je ne sais quoi, qui même après explication, laisse l'émerveillement de la découverte ou de la pratique (du développement amoureux jusqu'au désir et au plaisir par exemple).
Coup de coeur donc!

jeudi 2 février 2017

Sally Jones

Hum, hum, une narratrice gorille, une belle couverture. Oui, j'étais déjà presque conquise avant de lire "Sally Jones" de Jakob WEGELIUS.

© Jakob WEGELIUS/ Thierry Magnier

Nous le savons tout de suite, Sally Jones, d'un seul tenant pour l'interpeller - parce que les gorilles n'ont pas un prénom et un nom mais un seul patronyme -, est douée. Elle comprend le langage humain, sait lire et écrire - mais pas parler - et a de sacrées compétences en mécanique. Ce roman est son histoire, sa quête de la vérité après que son employeur et ami, Henry Koskela dit le Chef, se soit fait incarcérer à tort pour meurtre.
Ils sont arrivés à Lisbonne sur le bateau de Chef, une escale pour trouver une cargaison à transporter afin de renflouer les caisses. Un homme à la moustache fine leur propose le cheminement de carreaux de faïence, azulejos. Mais ce travail entrainera la perte du Chef. Il est arrêté et Sally Jones doit s'enfuir. Elle s'enfuit à travers une ville où personne ne veut d'elle, où elle fait peur. Elle est recueillie par Ana et Mr Fidardo.

© Jakob WEGELIUS/ Thierry Magnier

Son ami emprisonné pour 25 ans, elle décide de l'attendre, de lui rendre la vie plus douce et de prouver son innocence. Au fil des chapitres son enquête l'amène à se cacher pour ne pas risquer d'être enfermée dans le zoo de la ville, tuée, vendue... Et là voilà qui part en Inde avant d'être capturée.

Ce gros roman de plus de 500 pages se lit d'une traite. L'aventure est au rendez-vous, par les toits, par bateaux, trains ou avions, dans des conditions de bête incarcérée, de travailleuse ou de luxe. Parce que oui, Sally Jones est une bosseuse: elle est mécanicienne marine mais se voit aussi repriser des chaussettes, éplucher des oignons, réparer des accordéons, espionner un harem.
Elle nous enchante en jouant aux échecs, en luthier improvisé, en animal impulsif et affectueux.
Les personnages sont truculents, l'atmosphère sensorielle (colorée mais aussi musicale avec le fado, gustative avec quelques spécialités portugaises dont les pâtisseries pastei de nata ou les boissons d'homme). Les tribulations de ce gorille nous entrainent dans des enjeux politiques et commerciaux mais aussi dans des jeux de pouvoir, d'intimidation, d'amitié et de tendresse entre humains et entre humains et animal.

Le choix anthropomorphique est un parti-pris bien mené: Sally Jones comprend les hommes, se lie d'amitié, vit avec eux et même travaille mais elle reste ce grand singe un peu effrayant, déroutant les individus et entrainant une autre manière de voir les situations.
L'auteur, Jakob WEGELIUS, illustre aussi ses pages avec le portrait des personnages principaux, dessins de début de chapitre ou carte des voyages de Sally Jones entre le Portugal et l'Inde jusqu'au Pendjab.
Cela donne envie découvrir la première partie de la vie de Sally Jones, avant qu'elle ne rencontre le Chef, soit "Sally Jones, la grande aventure".

Pause jeunesse

Prendre du temps pour tapisser un abri pour l'enfant que j'étais. Cela servira peut-être...

jeudi 26 janvier 2017

Maladie - La Petite Communiste qui ne souriait jamais





"Cette trahison inacceptable, un uppercut ricanant et elle aimerait bien les trancher, ces trucs - elle ne prononce pas le mot seins -, cette reddition qui la précipite vers les autres : les filles du lycée. Auxquelles Dorina a tellement le désir de ressembler aujourd'hui, alors qu'elles étaient d'accord, avant, pour convenir que ces filles sont molles molles molles, du rahat*! On peut s'enfoncer en elles comme dans des coussins confortables. Et aujourd'hui, elle en vomirait, d'être devenue, elle aussi, confortable. Laide. Informe. Elle se manque, oh, oui elle se manque, et ce petit rituel aussi, auquel Nadia s'adonnait jusqu'à l'été dernier, le soir dans son lit: passer sa main sur son ventre tendu par les mâts que formaient les os saillants de ses hanches et, s'endormir alors, rassurée.
Ça progresse. Le Mal la recouvre, lape sa vie passée, doucement. [...]
Et tous ont l'air d'espérer que l'incident soit provisoire, pas cette lèpre qui l'envahit sous leurs yeux. Ils se tiennent à distance, Béla, son père. A la fin de la journée, s'il est satisfait, Béla hisse les fillettes sur son dos et il court dans la gymnase, elles rebondissent en riant, le visage rougi de plaisir. Je ne pourrai plus de toute ma vie être à califourchon sur ses épaules, se dit Nadia en les regardant, peut-être qu'il craint qu'elle ne suinte à travers ses collants, elle aussi a peur que quelque chose ne s'écoule d'elle sans qu'elle n'y puisse rien, elle est fendue, élargie. Sa sueur aussi semble s'être alourdie, le soir, elle renifle ses aisselles, stupéfaite d'y retrouver l'aigreur tenace qui imprègne la blouse de sa mère. Malade. Débraillée de l'intérieur. Béla tapote ses omoplates maladroitement pour l'encourager, il cherche sans doute un espace d'elle qui ne soit pas atteint."
(extrait de "La Petite Communiste qui ne souriait jamais" de Lola LAFON, Babel Actes Sud; photo de rahat*)
*confiserie roumaine (rahat loukoum)

dimanche 22 janvier 2017

Les parfumeuses - Warren 13


"- Inutile de t'inquiéter des parfumeuses, répondit Annaconda. Le village le plus proche est à une demi-journée de voyage. Jamais elles ne nous trouverons ici.
- Pardon, Votre Obscurité, mais qu'appelle-t-on une parfumeuse?"
Annaconda gémit.
" D'accord! Discutons-en."
Elle baissa les yeux vers le manuel et frissonna comme si un souvenir oublié lui revenait. L'image montrait une belle femme aux bras et aux jambes couverts de tatouages floraux.
"S'il l'arrive de rencontrer une parfumeuse - c'est très improbable -, tu ma reconnaîtras d'emblée à ces tatouages. Elle gagne une fleur à chaque sorcière qu'elle capture. Les meilleures parfumeuses en ont des centaines.
- Mais pourquoi nous capturent-elles?
- Parce qu'elles sont soi-disant de bonnes sorcières, adeptes de la magie blanche et désireuses d'aider. Ridicule! Pourquoi voudrait-on aider? Ces ignobles créatures flairent la magie noire. Elles sont capables de détecter une sorcière par l'odorat.
- Affreux! dit l'apprentie.
- Pire encore, continua Annaconda, elles savent que nous sommes vulnérables quand nous jetons des sorts, c'est donc dans ces instants qu'elles frappent. Elles nous attirent dans des flacons de parfums où nous demeurons à jamais enfermées."
(extrait de "Warren 13" de Tania DEL RIO et illustré par Will STAEHLE, édition Grafiteen)

Jeanne d'Arc magnésique - La Petite Communiste qui ne souriait jamais


"Comment rendre compte d'une petite fille qui décline les dangers comme autant de comptines dont elle sera bientôt lassée. [...]
Béla scrute ses cernes, son odeur, boit-elle suffisamment entre les entraînements? Et il doit également s'occuper de celles qui forment le décor maintenant, des figurantes: les autres filles de l'équipe. Ennuyeuses, prévisibles, leur peur et leur fatigue qu'elles tentent de dissimuler quand Nadia, elle, est une plante carnivore de dangers dont il faut la gaver. Elle suit ce que son corps dicte, ce corps capable d'inscrire le feu dans l'air, une Jeanne d'Arc magnésique. Elle grignote l'impossible, le range de côté pour laisser de la place à la suite, toujours la suite.
[...]
"Comment dire... Vois-tu chérie, Olga, maintenant, elle a... grandi. Que feras-tu?... Quand tu commenceras à perdre?"
Longuement, l'enfant fixe les femmes. Et d'une esquisse de sourire frondeur, elle s'extrait de l'abîme: "Je ne pense pas à perdre. Ce n'est qu'un début." Alors, attendries, on la laisse à l'enfance et, pour clore, on lui demande de chanter quelque chose en roumain, du folklore peut-être? La petite fronce le nez, se tourne vers sa comparse, elles se penchent l'une sur l'autre, conciliabule de chuchotements, puis, Nadia se redresse dans son fauteuil et, comme une déclaration d'indépendance, un chemin de traverse sans nœuds rouges, elle offre ses joues pâles et nues aux projecteurs e entonne, sans quitter la caméra des yeux: "Je suis un pe-tit gar-çon de bon-ne fi-gu-re je suis un pe-tit gar-çon la be-le a-ven-tu-re ô gué la bel-le a-ven-tu-re."
Autour de Nadia, les chiffres continuent de s'accumuler cet été 1976; cinq mille appels reçus à la Fédération canadienne de gymnastique en moins de trois mois, aux États-Unis, soixante pour cent d'appels supplémentaires aux urgences: celles qui ont voulu "jouer à Nadia" se sont cassé le poignet ou la cheville.
On dirait qu'elles ne craignent rien, de vrais garçons manqués, s’inquiètent les parents des petites filles de l'Ouest qui se suspendent aux branches les plus hautes des arbres et dînent en justaucorps, transpirantes et décoiffées. C'est une phase. Ça leur passera certainement."
(extrait de "La Petite Communiste qui ne souriait jamais" de Lola LAFON, Babel Actes sud; source Sipa Nadia Comaneci)

dimanche 15 janvier 2017

Les mots Oiseaux

La richesse des cultures, la richesse de notre culture. Notre langue fleurie est un bel exemple de ce que le rapports aux autres, au monde, offre de beau.

© Marie TREPS et Gwen KERAVAL/ Seuil jeunesse

"Les mots Oiseaux" de Marie TREPS et illustré par Gwen KERAVAL propose par thématique de nous emmener en voyage à travers l’étymologie de la langue française. Ici pas d'arrêt particulier pour le latin ou le grec mais des aventures plus anecdotiques. Les gourmandises, vêtements, déplacements, mobiliers de maison, fêtes, faunes, nous dévoilent ainsi des voyages.
Les mots désignant des produits ou us de pays exotiques sont souvent dépendant de leur origine: la tomate, la babouche, le cacao, le bonsaï, la karaté, le judo ou encore le kangourou. D'autres mots sont, par contre, plein de surprise.

© Marie TREPS et Gwen KERAVAL/ Seuil jeunesse

Des produits n'ont pas changé depuis leur création: le croissant de Vienne proposé après la fuite des Turcs, la baba polonais pour se remémorer la grand-mère, le bateau canoë ou canot pris l'un et l'autre des indiens arawaks ou l'exclamation italienne bravo qui a juste perdu son féminin et son pluriel (brava et bravi).
D'autres se sont modifiés légèrement: le pyjama indien, vêtement de jambes ramené par les anglais pour en faire un vêtement de nuit, le toboggan des enfants ancien traineau algonquin.

© Marie TREPS et Gwen KERAVAL/ Seuil jeunesse

Nous découvrons le dragon végétal, le baldaquin perse, le bouquin hollandais comme petit livre et bois de hêtre sur lequel les textes sacrés sont écrits, le fantôme sur lequel nous marchons, l'ambre du cachalot ou grosse tête en portugais.

Quelques indices apparaissent dans les mots, explicités aussi pour certains comme le suffixe -ille diminutif espagnol pour jonquille par exemple
Et j'adore les bambins, bandits, brigands, malandrins, camarades, chenapans, espiègles (Till Eulenspiegel)...

 © Marie TREPS et Gwen KERAVAL/ Seuil jeunesse

Le tout est un abécédaire thématique et facétieux, parfait pour donner envie de voyager et de sourire.